Archives annuelles : 2015

Le journal de Romain

Le nouveau journal de Romain, tel que raconté par Léandra à la Porteuse d'Eau : supposons (simple exemple) que Romain soit à une réunion et qu'une situation l'énerve. Alors il note en quelques mots ce qui lui passe par la tête. Plus tard, chez lui, il rédigera un paragraphe plus étayé, commençant par la mention du moment précis auquel la note a été écrite. S'il ne peut rédiger la chose le jour même, il le fera le lendemain en commençant le paragraphe par « Hier ». Son journal débute donc toujours soit par « Hier », soit par une heure exacte.

« Il ne veut pas le rendre public. Il a simplement eu le besoin de garder une trace de ses journées, de ce qui s'y passe d'important... Son idée part d'un mensonge : il a voulu consigner noir sur blanc qu'il avait menti, pour éviter que plus tard, sa mémoire réinterprète les faits à sa guise. » (Une entreprise louable.)

« Son projet est différent du tien : il décrit des événements de sa vie (et comment il les ressent) en un seul paragraphe. Il ne produira jamais un texte aussi long que celui que tu as écrit sur Brand, par exemple. » Autrement dit : son journal est plus brut, plus entier, moins trafiqué que le mien. Et puis, contrairement à lui, je ne suis pas tenu à un agenda strict ; mon texte sur Brand (ou celui sur King Crimson, pour prendre un autre exemple) aurait pu être composé à un autre moment. Il n'empêche : si j'ai parlé de Brand, c'est parce que son « tout ou rien » m'a marqué. C'est un événement mémorable de ma vie que je ne pouvais pas ne pas acter, alors que je tiens (plus ou moins) un journal. J'ai apparemment été incapable de montrer que ce poème m'a touché, de décrire l'émotion qui m'a gagné lorsque je l'ai lu ; tout ce que j'ai pu commettre dans mon journal est un texte dépassionné. — Je me demande parfois si mes amis se rendent compte que je peux être, malgré mon absence d'épanchement, profondément affecté par ce que je lis ; et aussi à quel point je peux être une éponge1. Les œuvres qui me traversent, je les absorbe comme un soûlard, à la différence notable qu'un soûlard finit, lui, par dessaouler (quoique...).

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1 Comme déjà dit ici, « [j]e suis très influencé par ce que je lis : si j'avais constamment devant les yeux des albums de Winnie l'Ourson, je finirais par parler comme un ours débile et affamé ». (Si j'étais deux jours plus tard, je pourrais écrire benoîtement que #JeSuisBob.)

Litanies no 1 & 2

Un repas de famille peut devenir un gentil tribunal si je m'éloigne de la norme, même légèrement. Depuis des années, j'affronte — non sans une pointe de jubilation — ces moments durant lesquels je dois justifier ma vie, donner un sens à une conduite qui semble déroutante. Ces discussions sont devenues des litanies : on me pose une question, je roule des yeux (souvent mentalement désormais, car j'ai appris à me contenir) et je donne une réponse connue et formatée. Ainsi, aujourd'hui, lors d'un repas au restaurant « L'Asia » à Charleroi...

Litanie no 1.
« Célibataire depuis presque sept ans ?
— Oui.
— Et même pas une toute petite aventure ?
— Non. »

Litanie no 2.
« Tu dois quand même avouer que c'est aberrant : tu prends le train pour Liège depuis plus de... huit ans, c'est ça ? Tu pourrais habiter Liège, tout simplement.
— J'aime Bruxelles. C'est ma ville.
— Alors change de boulot !
— J'aime mon boulot. C'est un travail qui me convient parfaitement, où j'ai la rare chance de pouvoir être polyvalent. J'y ai aussi ma petite autonomie : les collègues acceptent très bien mon mode de fonctionnement.
— Mais ça ne te semble pas long, trois heures de trajet par jour ?
— Non.
— Tu pourrais être plus longtemps chez toi si tu habitais moins loin.
— Être ici ou là-bas, quelle importance ? C'est toujours être quelque part. »