Saga & Paul

Martin Rohde, détective à la section criminelle de la police de Copenhague, et Saga Norén, son homologue à la police de Malmö (Suède), rencontrent la mère d'une adolescente portée disparue depuis peu. « Elle va sûrement revenir ? », demande la mère, inquiète. « Bientôt, je vous le promets », lui répond Martin, se voulant rassurant. Saga, quant à elle, ne peut s'empêcher de corriger immédiatement l'affirmation : « Nous ne pouvons pas le promettre. Nous ferons de notre mieux, mais nous ne pouvons rien promettre. » La mère partie, elle ajoutera à l'intention de son collègue légèrement excédé par son manque d'empathie : « Nous ne pouvons pas promettre qu'elle reviendra. Elle est peut-être morte. 30 % de ceux qui disparaissent ne reviennent jamais. » Ce à quoi Martin répliquera : « Parfois, Saga, les gens ont besoin d'entendre ce qu'ils veulent... Même si ce n'est pas vrai. »

Cette scène est issue du cinquième épisode de la première saison de la série suédo-danoise Bron / Broen (Le Pont en français). Je l'ai choisie comme j'aurais pu en choisir des dizaines d'autres, toutes représentatives du comportement de Saga Norén, personnage excentrique (ou du moins considéré comme tel par son entourage, l'excentricité étant avant tout une affaire de conventions et de référentiel) brillamment interprété par l'actrice Sofia Helin.

Saga Norén fait de l'excellent boulot : elle est vive d'esprit, très intelligente, extrêmement organisée et capable de focaliser toute son attention (jusque tard dans la nuit) sur l'affaire dont elle a la charge. Elle a un taux de résolution hors du commun, mais... Mais elle a clairement de grandes difficultés à se mettre à la place de ses interlocuteurs, à tisser des liens interpersonnels autres que superficiels, à communiquer ses émotions et à modifier son comportement en fonction de l'environnement social dans lequel elle baigne. Ces difficultés relationnelles, ce sont surtout les autres protagonistes de la série qui les remarquent et, par extension, le téléspectateur. Saga, elle, ne semble pas du tout s'en soucier, du moins dans un premier temps.

Un des aspects les plus remarquables de sa personnalité est qu'elle est techniquement incapable de mentir : il semble n'exister aucun filtre déformant entre ce qu'elle pense et ce qu'elle dit. Quand on lui pose une question, elle y répond presque à la manière d'un ordinateur, de façon binaire : un oui (« ja », qu'elle prononce « ha ! ») ou un non (« nej »), suivi quelquefois d'une courte explication dépassionnée. Elle donne toujours une réponse nette et franche, sans prendre en compte le fait que celle-ci pourrait s'avérer choquante ou blessante pour ceux qui l'entendent. Par exemple, lors d'un repas improvisé chez la famille Rohde durant lequel elle a l'occasion de goûter du biksemad (un plat danois), lorsque Martin lui dit qu'elle peut avoir la recette, elle répond sans ambages : « Non. Ce n'est pas bon. » — Cependant, il arrive tout de même qu'elle soit obligée de mentir. Alors, on observe presque gêné son long martyre : hésitations, contorsions du visage, yeux fuyants et, finalement, une courte phrase qui sort difficilement de sa bouche et qui ne convainc personne. (Sofia Helin est vraiment excellente dans ce rôle.)

Saga Norén m'a directement fait penser au physicien et mathématicien anglais Paul Dirac, personne bien réelle dont je suis en train de lire la biographie (signée Graham Farmelo1). Dirac partage avec la policière suédoise de nombreux points communs, tels que l'introversion, le laconisme, le manque d'empathie, le côté « ordinateur humain », l'incapacité quasi pathologique de communiquer une émotion, ou bien encore l'esprit terre-à-terre, cartésien, logique, très « premier degré ». (Il y a dans cette biographie des passages à la fois amusants et poignants de lettres dans lesquelles Dirac répond littéralement, sous forme de tableau, à des questions posées par Manci Wigner, une Hongroise nouvellement rencontrée qui deviendra son épouse un peu plus tard. Par exemple, à la question rhétorique « Qu'est-ce qui me rend si triste ? », Dirac répond le plus sérieusement du monde par : « Tu n'as pas assez de centres d'intérêt. »2)

Dans l'avant-dernier chapitre de ce livre passionnant, intitulé « On Dirac's brain and persona »3, l'auteur pose clairement la question que tout lecteur, même distrait, se sera sans doute posée depuis longtemps : Dirac était-il atteint d'une forme particulière d'autisme ? Plus spécifiquement, avait-il le syndrome d'Asperger ? Trouble du spectre autistique, ce syndrome est entre autres caractérisé, selon le DSM-IV-TR4 , par une « altération sévère et prolongée des interactions sociales » qui peut prendre plusieurs formes : dégradation de la communication non verbale (gestes, mouvements oculaires, etc.) ; relative absence du besoin de partager avec autrui ses émotions, ses plaisirs, ses centres d'intérêt ; manque de réciprocité dans les relations sociales ou émotionnelles... Autre caractéristique : un « Aspie » (c'est leur sympathique petit nom) peut avoir un comportement répétitif, routinier et stéréotypé. Cela se traduit notamment par la tenue de rituels à la fois précis et inutiles, par un « maniérisme moteur » (le fait de jouer avec ses mains, de tordre son corps de façon plus ou moins complexe ou de se balancer d'avant en arrière, par exemple), par une préoccupation constante pour certains objets ou parties d'objet, et enfin par la capacité de se concentrer intensément, jusqu'à l'obsession, sur quelque chose de très précis. Par contre, contrairement à d'autres formes d'autisme, quelqu'un qui a le syndrome d'Asperger n'est apparemment pas sujet à des troubles du langage, même si sa façon de parler peut parfois paraître assez originale, réservée et détachée en beaucoup d'occasions. Si un sujet l'intéresse, il peut en parler pendant des heures, ce qui contraste avec la relative froideur et le flagrant désintérêt dont il peut faire part lorsqu'il s'agit d'évoquer des aspects de la vie sociale ou émotionnelle. En lisant la biographie de Dirac, difficile de ne pas voir une correspondance entre cette description du syndrome d'Asperger et le comportement à la fois logique à l'extrême et excessivement timide/introverti du mathématicien... Mais n'est-il pas problématique de diagnostiquer, a posteriori, le trouble de quelqu'un qui est mort ? (Jules César était-il un pervers narcissique ? Goethe était-il un Aspie ? Marilyn Monroe avait-elle une personnalité borderline ? Etc.)

Et Saga ? Aurait-elle aussi le syndrome d'Asperger ? À aucun moment, le terme n'est cité. Tout au plus devine-t-on que les créateurs de la série ont voulu mettre en scène de manière assez subtile et sans poser de jugement de valeurs certains traits de personnalité atypiques : un tueur en série au très haut QI et extrêmement planificateur (du genre INTJ), un schizophrène assez touchant (que ledit tueur en série exploite), un journaliste égocentrique au comportement insupportable (narcissique-histrionique ?)... et la fameuse Saga. Difficile d'imaginer, en observant sa façon de fonctionner et de se comporter, que ceux qui ont créé ce personnage ne se soient pas largement documentés sur le syndrome d'Asperger.

Dans un blog intéressant du nom de The Autism Anthropologist, Ben Belek, un étudiant de Cambridge qui écrit une thèse en anthropologie sur l'autisme, consacre un article complet à Bron / Broen et plus particulièrement, évidemment, à Saga Norén. — Alors, Saga est-elle une Aspie ? Bien sûr, elle réagit comme telle, mais Belek finit néanmoins par répondre par la négative, en avançant l'argument suivant : « Pour le dire simplement, si [le syndrome] d'Asperger n'est pas mentionné, alors il n'y a pas d'Asperger [:] l'autisme n'existe que lorsque l'entourage le nomme expressément. Et si personne ne le fait ? Alors l'autisme n'existe simplement pas. » Et d'expliquer que l'autisme est aussi partiellement le fruit d'une construction sociale, qui se déploie dans un temps et un espace donnés ; que si personne ne considère un comportement comme anormal, alors il n'y a pas d'anormalité, mais seulement, en quelque sorte, une manière différente de penser et de voir le monde, acceptée comme telle par l'entourage. Cela renvoie à ce que j'ai déjà écrit sur la catégorisation et ses limites : oui, personnellement, pour comprendre le monde et par souci de clarté, j'ai besoin de catégoriser (parfois à outrance) et de mettre plein de choses (vivantes comme inertes) dans des petites cases, mais un être humain a souvent tendance à déborder amplement des cases qu'on a voulu lui assigner de force5. Il faut donc pouvoir se rendre compte rapidement qu'une catégorisation n'a pas pour vocation d'être une description du réel, mais simplement une manière commode de mieux interagir avec celui-ci.

Point marquant de la série : Saga, constatant jusqu'à un certain point sa « différence », tente de se corriger. Elle fait même de sacrés efforts pour changer son comportement et s'ouvrir au monde. Dès le début de la deuxième saison, elle vit une relation romantique avec un certain Jakob qui emménage chez elle. C'est la première relation sérieuse de sa vie : auparavant, elle ne sortait avec des hommes que pour d'épisodiques besoins sexuels. Chose très amusante, pour améliorer sa relation, elle fait exactement ce que je ferais : elle lit ! Des dizaines d'ouvrages empruntés à la bibliothèque sont posés sur sa table de travail : Relationship Competence, Emotions and social relationsCodes for a better relationship... Son compagnon n'a pas l'air de comprendre pourquoi elle s'est relevée en pleine nuit pour lire de pareils livres : elle est très bien comme elle est, lui dit-il, et il l'invite à venir se recoucher.

Quand j'écris que c'est comme ça que je ferais à sa place, je suis au-dessous de la réalité. C'est comme ça que je fais actuellement : je lis des ouvrages de psychologie (cognitive et comportementale surtout) pour à la fois mieux me comprendre et mieux comprendre ceux qui me sont proches (ceux qui me sont éloignés, je les emmerde). J'ai toujours l'impression que la clé de mes problèmes se trouve avant tout dans mes lectures — dans de bonnes lectures (il faut pouvoir effectuer un tri sévère). Beaucoup de personnes ont du mal à appréhender en quoi un (bon) livre peut aider. Certains amis m'ont déjà exprimé leur doute à ce sujet, quelque chose comme : « Tes livres sont morts, et ceux qui les ont écrits aussi la plupart du temps. Comment cela pourrait-il vraiment t'aider ? » Pourtant, lorsqu'on a une tendance presque instinctive à tout intellectualiser, ça aide.

Je n'ai pas encore acheté de livres sur le syndrome d'Asperger, mais il faudra que je passe par là, parce que c'est un sujet qui me touche beaucoup, assez bizarrement. Il faut notamment que je résolve la question suivante : pourquoi est-ce que je suis si souvent attiré, sur le plan intellectuel du moins, par des personnes froides émotionnellement, parfois diagnostiquées (ou à tout le moins suspectées) comme ayant ce « trouble » ? Est-ce parce que j'ai moi-même un petit côté schizoïde, asocial et obsessionnel ?

Affaire à suivre donc... (Cet article est déjà beaucoup trop long !)

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1 Graham Farmelo, The Strangest Man: The Hidden Life of Paul Dirac, Quantum Genius, London, Faber & Faber, 2009. Voir ici, et pour les précédents épisodes.
2 Ibidem, p. 262.
3 Ibidem, p. 419-427.
4 Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Texte révisé, 4e (et avant-dernière) version, p. 93 et suivantes. Ce manuel est une des « bibles » des troubles psychiatriques, publiée par l'American Psychiatric Association (APA). Très intéressant à lire, il est pour l'instant disponible dans son intégralité ici.
5 C'est, je pense, là où veut en venir Ben Belek lorsqu'il écrit dans son article (traduction personnelle [qui vaut ce qu'elle vaut]) : « [...] nous (en tant que société) reconnaissons le syndrome d'Asperger comme une catégorie. Nous diagnostiquons et, par conséquent, étiquetons les gens avec ce syndrome. Nous fournissons des traitements et initions des programmes d'éducation pour ceux qui l'ont. On attend de ces derniers qu'ils se comportent d'une certaine manière. Certains d'entre eux s'opposent à cela – et ils viennent avec leur propre idée de ce que signifie [le syndrome] d'Asperger et de comment se comporter. Ils remettent en cause la catégorie, les traitements et les attentes. [...] »

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