Océan de jacinthes au Hallerbos

« Comme la nature est donc esthétique ! N'importe quel lopin de terre non cultivé et sauvage qui lui est librement mis à disposition, fût-il minuscule, à condition que la patte de l'homme n'y touche pas, elle le décore avec meilleur goût, l'habille de plantes, de fleurs et d'arbustes dont le caractère spontané, la grâce naturelle, le groupement charmant témoignent de ce qu'ils n'ont pas grandi sous la baguette du grand égoïste, mais que la nature a pu ici se déployer en toute liberté. » (Arthur Schopenhauer1)

Il y avait pourtant beaucoup de « grands égoïstes » dans le Hallerbos ce dimanche. Des cyclistes, des coureurs, des cavaliers, mais aussi et surtout des promeneurs venus apprécier l'incroyable spectacle de la floraison des jacinthes des bois : chaque année, à l'ombre des hêtres, se déploie à perte de vue un immense océan bleu-mauve épousant parfaitement les contours et les dénivellations de la forêt. Et c'est tout simplement magnifique.

Je suis moi-même un grand égoïste, certes, mais un grand égoïste malin : afin d'éviter dans la mesure du possible les couples d'amoureux dotés d'un selfie stick, les hordes de poussettes et les cyborgs japonais catapultés par des salves frénétiques d'autocars, j'ai décidé de m'y rendre de très bonne heure. Ce dimanche, je me suis donc levé aux aurores ; j'ai pris quelques tartines et deux bouteilles d'eau — et surtout : je me suis préparé un thermos de thé vert Mao Feng, avec en tête cette idée (inspirée du taoïsme) selon laquelle boire un thé chinois riche en bourgeons à côté de jacinthes sauvages en fleur constituerait une association particulièrement harmonieuse. Enfin, j'ai attrapé au vol mon appareil photo (chargé la veille) ainsi que mon fidèle enregistreur audio portable. Direction la gare de Hal : j'ai pris le parti de tout faire à pied depuis cette gare, qui se trouve à environ quatre kilomètres du Hallerbos.

À tous ceux qui seraient tentés de faire comme moi, je confirme que c'est parfaitement réalisable, mais je signale tout de même qu'il faudra tenir compte de l'autoroute R0, qui forme une sorte de rempart entre la ville et le bois. Depuis la gare, en gros, il n'y a que deux trajets possibles, passant par l'un des deux ponts de la zone. (Parmi les autres possibilités, il y a la traversée à pied de l'autoroute, que je déconseille vivement, non seulement parce que c'est illégal, mais aussi parce que ça pourrait empêcher vos membres de rester attachés les uns aux autres, ce qui serait tout de même très fâcheux pour vous.) Le plus court des trajets — celui que j'ai emprunté — traverse une partie de la ville de Hal et le hameau d'Essenbeek avant de s'enfoncer dans la campagne (voir ici) ; l'autre trajectoire, un peu plus longue, semble beaucoup plus bucolique, car elle évite en grande partie la ville. Enfin, il y a également la possibilité d'y aller à pied depuis Bruxelles : en partant de chez moi, cela ferait un peu plus de 13 kilomètres, soit environ trois heures de marche. — Et c'est en écrivant ces lignes que je me rends compte que ce parcours pourrait également être très chouette à vélo. (Note pour plus tard : m'acheter un vélo.)

À partir du pont d'autoroute (depuis lequel on aperçoit la capitale, et notamment la basilique de Koekelberg, comme on peut le voir sur l'une des trois photos ci-dessous), le paysage change : un petit chemin de campagne du nom de Hallerbosstraat débouche rapidement sur une jolie vue panoramique de la surface boisée et des campagnes environnantes. Il est huit heures passées de quelques minutes quand j'arrive à l'orée de la forêt, bien avant l'afflux touristique. Le premier car gratuit du Hyacintenfestival, qui part de la gare de Hal vers 9 heures 30, n'arrivera que dans deux petites heures.

Le bois est presque désert, mais pas entièrement : c'est l'heure des photographes professionnels. Ils se baladent avec leur appareil photo professionnel posé sur un trépied professionnel. Ils cherchent le coin parfait, le coin pour professionnels. Quand ils l'ont trouvé, ils prennent beaucoup de temps à peaufiner les détails, à attendre la bonne lumière — la lumière reconnue par tout professionnel comme étant une bonne lumière. Plus tard, ils inonderont sans doute le Web de superbes photographies professionnelles de la floraison : ces photos qui semblent sortir à la fois d'un conte de fées et d'un très bon programme de retouche d'images. Je l'avoue, j'aimerais bien moi aussi être un photographe professionnel.

À dix heures du matin, le nombre de visiteurs a plus ou moins triplé. D'heure en heure, le bois se remplit de plus en plus. Chaque car déverse son lot de touristes. Les parkings se chargent de voitures. Un coureur bouscule une promeneuse (« Il ne s'est même pas excusé, c'est incroyable ! »). Des cavaliers déboulent au galop depuis les sentiers équestres dans les grandes artères forestières. Des enfants gambadent dans tous les sens. Des cyclistes flamands hurlent en flamand... L'ambiance frôle la féerie Disneyland®, à l'exception de la partie « conifères » de la forêt, là où les jacinthes ne poussent pas et où par conséquent les touristes ne se bousculent pas. Les oiseaux, quant à eux, continuent de chanter malgré tout, comme on peut l'entendre dans la compilation sonore ci-dessous, prise peu avant l'heure d'affluence. J'aurais bien enregistré plus longtemps s'il n'y avait eu ce couple un peu trop intéressé par mon appareil posé sur une souche d'arbre (« Is dat een microfoon? »). On entend également en sourdine le bruit des voitures sur l'autoroute et le ronflement d'un avion qui passe... Preuve supplémentaire qu'il est sans doute aussi impossible d'enregistrer le Hallerbos sans interférence que de mesurer l'état d'un système quantique sans le perturber.

Et les jacinthes ? Bien sûr, j'ai moi aussi réalisé des centaines de photographies de la mer de jacinthes, qui iront certainement rejoindre le cimetière des millions de photos du Hallerbos à l'intérêt très limité. La floraison est assez extraordinaire à observer, mais les photographies du phénomène, elles, ne sont souvent que très ordinaires. Le plus original serait peut-être d'aller se promener dans ce bois magique sans objectif (dans les deux sens du terme), si ce n'est celui de boire un bon thé vert à l'ombre d'un hêtre et de profiter du moment, seul ou avec quelques amis.

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1 Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation, tome II, Paris, Gallimard, 2009, p. 1789.

L'eau est la mère du thé

« L'eau est la mère du thé,
La théière son père
Et le feu son professeur. »

Voilà l'un de ces fameux « proverbes chinois » que l'on peut lire en tout ou partie dans la plupart des livres consacrés au thé. Les Chinois ayant été les premiers (et longtemps les seuls) à boire du thé, tout texte sur celui-ci se doit apparemment de contenir au moins un proverbe chinois, réel ou supposé. Pourquoi pas ? D'autant que ces trois lignes constituent un bon résumé de trois éléments importants pour la préparation d'un bon thé : l'eau que l'on met en contact avec les feuilles, le récipient dans lequel on réalise l'infusion (la théière) et la température à laquelle on porte cette eau (le feu).

Soyons structurés : laissons de côté pour l'instant la théière et la température et concentrons-nous sur l'eau... Pourquoi est-elle si importante ? — Et pourquoi est-ce que je me mets tout à coup à écrire à la deuxième personne du pluriel ? Je ne sais pas. Peut-être est-ce pour faire « comme si » j'avais de précieux conseils à donner, alors que ça ne fait que deux mois à peine que je bois du thé tous les jours ? Les derniers convertis sont souvent les pires. Vous pouvez donc dès à présent, si vous le désirez, arrêter la lecture de cet article et vous rendre sur le site Web de personnes qui s'y connaissent vraiment1.

Si l'eau est si importante dans la préparation d'un thé, c'est parce que, d'un côté, elle constitue environ 99 % de cette boisson, mais, de l'autre, ne doit pas en fausser le goût. L'eau doit être un simple révélateur, un vecteur du thé. Elle ne doit absolument pas prendre le dessus sur la liqueur obtenue : ce sont les saveurs et les arômes de la feuille de thé que l'on veut dévoiler, pas ceux de l'eau ! C'en est presque un paradoxe : la meilleure eau pour le thé est celle qui est la plus incolore, inodore et insipide.

Si tu demandes de l'eau à un sage, il te montrera la montagne

Si on pose à un spécialiste l'épineuse question de l'eau qu'il convient d'utiliser pour faire honneur à un bon thé, il y a une assez grande probabilité pour qu'il sorte à nouveau de son chapeau un proverbe chinois... Ou plutôt, dans ce cas-ci, une citation de Lu Yu (733-804), auteur du Cha Jing (Le Classique du thé), le tout premier ouvrage connu à traiter de ce breuvage. Lu Yu a accordé beaucoup d'importance à l'eau et a même développé une petite hiérarchie des eaux utilisées pour la préparation d'un thé :

« Pour ce qui est de l’eau, l'eau de source est la meilleure, l’eau de rivière arrive en second et l’eau de puits est la pire. La meilleure eau de source s'écoule lentement dans des bassins de pierre sur une montagne immaculée. Ne prenez jamais de l'eau qui tombe en cascade, jaillit ou se précipite en torrents ou en tourbillons. Dans de telles montagnes, où de nombreuses rivières se rencontrent en s'entrechoquant, l'eau n'est pas fraîche et peut même s'avérer toxique (...). »2

Cette petite hiérarchie est toujours d'une certaine actualité : vous pourrez à coup sûr préparer un meilleur thé avec une eau pure et cristalline captée en plein cœur d'une réserve naturelle des Hautes-Alpes qu'avec de l'eau de la Meuse puisée à son embouchure. Si vous faites partie des plus purs des puristes, vous pourriez pousser le souci du détail jusqu'à vous procurer de l'eau de source provenant de la région d'origine de votre thé, selon la logique — tout de même assez saugrenue ! — que la meilleure eau est celle qui a directement alimenté les feuilles du théier durant leur croissance. Non, je n'irai pas jusqu'à Ya'an dans le Sichuan pour ramener de l'eau de source pour mon Mao Feng. (En import, peut-être ?)

Un ruisseau bondissant
Impossible de rédiger un article consacré à l'eau pour le thé sans l'accompagner d'une photo d'un ruisseau bondissant sur des rochers, évoquant la grande pureté et la puissance indomptée d'une eau de montagne. (Oui, je revendique ici sans aucune honte le droit d'utiliser les clichés les plus éculés en la matière.) Pourtant, si l'on fait confiance à Lu Yu, il ne faut surtout pas utiliser cette eau pour faire du thé, mais préférer au contraire les eaux de montagne très calmes, qui prennent du temps pour se constituer. — Photo de Kylir Horton sur Flickr. (CC BY 2.0.)

Bien que ces divers éléments (pureté d'une eau de montagne au repos, parfaite symbiose entre l'eau d'un terroir et le thé qui y est cultivé, etc.) puissent contenir une certaine force d'évocation poétique ou symbolique, ils sont de peu de poids dans la balance en comparaison d'autres caractéristiques mesurables, telles que la teneur en minéraux de l'eau et son potentiel hydrogène (pH). Les meilleures eaux pour le thé sont très peu minéralisées (on en revient à certaines eaux de montagne chères à Lu Yu) et sont par ailleurs neutres ou légèrement acides, c'est-à-dire qu'elles possèdent un pH égal à 7 ou légèrement inférieur.

À la recherche du saint graal de l'eau en bouteille

J'ai personnellement réalisé une série d'expériences avec diverses eaux en bouteille... et j'ai gâché à ces diverses occasions pas mal de bon thé, mais je sers la science et c'est ma joie, comme dirait l'autre. Tout d'abord, je confirme que l'eau fortement minéralisée n'apporte jamais rien de bon. On peut facilement connaître la teneur minérale d'une eau en bouteille en vérifiant sur l'étiquette son taux de résidus secs. Exprimé en mg/L, ce taux mesure le nombre d'éléments minéraux recueillis après évaporation d'un litre d'eau soumis à une température de 180° Celsius. On évitera donc des eaux comme Vittel (1084 mg/L), Contrex (2078 mg/L), Hépar (2513 mg/L), ainsi que les horribles — du moins pour le thé — Vichy Célestins (3325 mg/L) et Saint-Yorre (4774 mg/L !), que je n'ai même pas pris la peine de tester. Je sers la science, mais faut pas déconner.

Il a choisi... bien malIl a choisi... bien mal.

Tout naturellement, pour infuser son thé, on cherchera de l'eau qui se situe à l'autre extrémité de la gamme. Les meilleures eaux européennes pour ce qui est de la faible teneur en minéraux cartonnent aux alentours de 30 mg/L de résidus secs, soit environ 150 fois moins que l'infâme Saint-Yorre ! Mais il faut aussi être attentif au pH, qui doit donc se situer à 7 (neutre) ou un peu en dessous (acide mais pas trop). J'ai souvent lu que pour préparer un thé, il vaut mieux sélectionner une eau légèrement acide qu'une eau totalement neutre. Pour l'instant, je ne peux ni infirmer, ni confirmer, car je n'ai jamais essayé une eau totalement neutre et n'ai donc pas de point de comparaison. En Belgique, parmi les eaux les moins minéralisées, il y a la fameuse Spa Reine (33 mg/L, pH de 6), que l'on trouve quasiment partout. Je l'ai donc testée en tout premier lieu, mais c'était une fausse bonne idée : j'ai trouvé qu'elle se mariait très mal avec le thé. Je n'explique pas entièrement ce mauvais mariage : peut-être est-ce dû à un pH tout de même déjà trop acide ou bien à d'autres caractéristiques que je n'ai pas prises en compte ?

J'ai eu la chance de trouver rapidement une meilleure eau dans mon supermarché habituel : l'eau de source de montagne Valon (distribuée en Belgique à travers le réseau Match/Cora). Il s'agit d'une eau de source et non d'une eau minérale naturelle, ce qui signifie que sa composition chimique n'est pas entièrement stable dans le temps. Cependant, avec un taux de résidus secs moyen inférieur à 30 mg/L et un pH de 6,8, elle est quasiment parfaite ! Il y a encore mieux : la Montcalm. C'est une eau minérale des Pyrénées qui a également un pH de 6,8. Elle contient un tout petit peu plus de résidus secs (32 mg/L), mais moins de calcium, de sodium, de bicarbonates, de nitrates et de chlorures que la précédente. Elle donne clairement un meilleur résultat, mais je ne l'ai pas toujours en stock, car en Belgique, elle n'est distribuée que dans certains magasins Delhaize « Le Lion ». Parmi les eaux que je n'ai pas eu l'occasion d'essayer, de nombreux amateurs mentionnent la Mont Roucous (25 mg/L de résidus secs — un record ! —, pH de 5,8) et la Rosée de la Reine (26,8 mg/L, pH de 5,8 également), une « eau de source pour femme », bel exemple de marketing genré ridicule (à ce sujet, voir aussi le site Web à dominante rose et contenant son lot de conseils « beauté » ou « détox », ce dernier terme étant un mot très à la mode en ce moment, qu'on associe souvent à l'eau et au thé, mais qui ne veut strictement rien dire).

Et l'eau du robinet ? (Ou : pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?)

Pourquoi ne pas utiliser tout simplement l'eau de distribution ? Le principal problème de cette eau est qu'on ne connaît de prime abord ni sa composition chimique, ni son pH. Par ailleurs, elle comporte la plupart du temps en quantité non négligeable deux grands ennemis du thé : le chlore et le calcaire (carbonate de calcium). J'expérimente presque quotidiennement les méfaits du calcaire sur mon lieu de travail (banlieue de Liège), où l'eau du robinet s'avère vraiment très dure : elle est en moyenne de 40 °fH, soit l'équivalent de 400 mg/L de carbonate de calcium, ce qui signifie concrètement qu'il y a environ quinze fois plus de calcaire dans cette eau que de minéraux dans une des bonnes eaux en bouteille citées ci-dessus ! Il faut vivre dans certains coins de l'Ardenne belge (comme Spa — comme par hasard !) pour avoir une chance de trouver de l'eau beaucoup plus douce, aux alentours de 7 °fH (ce qui est toujours beaucoup plus que dans certaines eaux en bouteille !).

Le calcaire a la sale habitude d'entartrer les bouilloires et les poêlons, mais surtout de donner un goût très désagréable au thé : ça passe encore avec des thés parfumés de mauvaise facture (comme certains thés en sachet vendus en supermarché), mais avec un bon thé en vrac, c'est un massacre ! Je l'ai tristement vérifié au boulot avec un thé vert vietnamien (un Tan Huong) et avec un pu-erh : l'eau se voile, un dépôt blanc peu ragoûtant se forme rapidement en surface et, pire que tout, les feuilles de thé ne libèrent pas normalement leurs parfums. Le chlore, quant à lui, présent en plus grande quantité dans l'eau du robinet pour des raisons assez évidentes de santé publique, peut donner un très mauvais goût à l'eau en général et peut gâcher les saveurs et les arômes du thé, surtout si ceux-ci sont légers, subtils et délicats.

La goutte d'eau qui fait déborder la théière Grand classique Web lorsqu'on parle d'eau du robinet, la photo en gros plan d'une goutte d'eau coulant d'un robinet. Oh, comme elle a l'air jolie et appétissante, cette goutte d'eau irrésistiblement attirée par la gravité terrestre ! Mais attention : elle contient sans doute assez de chlore et de calcaire pour vous faire regretter d'avoir succombé ne fût-ce qu'un instant à son charme dévastateur ! — Photo de John 'K' Krzesinski sur Flickr. (CC BY-NC-ND 2.0.)

Si pour une raison ou pour une autre vous refusez d'utiliser de l'eau en bouteille (« C'est trop cher », « Ce n'est pas écologique », « C'est lourd à transporter », « C'est ridicule alors qu'on a de l'eau potable à portée de main ! », « Franck Lepage dit que ce n'est pas bien et Franck Lepage ne se trompe jamais », etc.), l'eau du robinet sera votre amie, mais à certaines conditions. Si vous n'avez pas la chance d'habiter dans une localité où l'eau du robinet possède la grande pureté d'une eau de montagne non chlorée et peu calcaire, la meilleure solution sera sans doute d'utiliser une carafe à filtre ou encore une bague filtrante posée directement sur le robinet. Pour peu qu'on change le filtre quand il faut le changer, ces solutions filtrent assez facilement le chlore et modérément le calcaire, ainsi que certains autres minéraux préjudiciables à la préparation du thé. Je n'ai ni carafe, ni bague filtrante et je n'ai donc jamais testé d'eau du robinet filtrée pour préparer mon thé. Je finirai bien un jour par expérimenter la chose, simplement pour... le plaisir d'expérimenter la chose. (Je placerai un addendum à cet article lorsque ce sera le cas.)

Ce texte ne serait-il pas un tantinet trop long ?

Si, parfaitement ! D'autant plus qu'en définitive, le conseil se résume à : pour votre thé, choisissez une eau neutre ou légèrement acide, très peu minéralisée et contenant le moins possible de chlore et de calcaire. Chapeau si vous êtes arrivé jusqu'au bout ! (Coucou Léandra ! Pas trop inintéressante, la lecture ?) Dans le prochain épisode, il sera question de hauts fourneaux, de théières en terre et du lien improbable entre les deux.

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1 Par exemple, sur l'eau à utiliser pour préparer un bon thé, vous pouvez consulter cette page ou bien celle-là. Et pour un témoignage à la fois amusant et instructif sur l'importance de l'eau, vous pouvez aussi lire cet article : l'auteur y décrit notamment sa souffrance (relative) au moment où, en Crète, il a dû préparer un excellent Oolong avec une eau calcaire chauffée dans une bouilloire en plastique. Je devrais faire lire ce texte à tous ceux qui pensent que j'exagère avec mon histoire d'eau. Je leur déclarerais, sûr de mon bon droit : « Ha ! Vous voyez que je ne suis certainement pas le seul ahuri à rester planté devant le rayon d'un supermarché inconnu pour trouver l'eau la moins minérale et la plus neutre possible ! »
2 Traduction personnelle depuis une traduction anglaise du Cha Jing disponible en ligne grâce au no 44 (septembre 2015) du magazine Global Tea Hut [lien vers le PDF]. L'extrait sur l'eau se trouve à la page 45 de cette version.

Un premier thé après l'aurore

Depuis la soirée d'anniversaire de Léandra du 17 janvier, j'ai supprimé l'alcool de ma vie. Complètement et radicalement. De trois litres de bière par jour en moyenne, je suis repassé à zéro. Les Orval achetés le 16 janvier restent sagement dans mon frigo sans que je n'y touche et les recoins de ma cuisine ne voient plus aucun cadavre de bouteille s'accumuler. — Et moi, enfin, je respire. 

J'avais clairement un problème avec l'alcool. Un léger problème, mais un problème quand même. En fait, j'ai encore un problème avec l'alcool. Et j'aurai sans doute toujours un problème avec l'alcool. Le simple fait que je compte en ce moment le nombre exact de jours et d'heures (59 jours, 19 heures) que je passe sans la moindre goutte d'alcool est le meilleur témoin que ce doux poison est toujours là, quelque part, en négatif, dans mon esprit et dans mon corps. Bien sûr, le plus difficile est passé : les premiers jours « sans » furent une petite horreur à la fois mentale et physique... Quelques nuits sans sommeil, des maux de crâne, une bouche pâteuse au réveil et surtout, surtout, cette envie de reprendre la sacro-sainte routine : les bières du train de retour, la première bière de la soirée puis toutes les autres qui suivent inéluctablement — la deuxième, la troisième, la quatrième, etc., jusqu'à l'endormissement.

Ma survie, je la dois presque entièrement à une et une seule chose : le thé. Sans lui, je n'aurais sans doute arrêté de boire qu'une semaine ou deux maximum. Au début, le thé n'a été qu'un simple produit de remplacement, un ersatz plutôt curieux : à chaque fois que mon corps réclamait une bière, je me préparais systématiquement un thé. Par la suite, ce breuvage est devenu bien plus que ça et c'est justement ce « bien plus que ça » qui m'a sauvé.

Je me suis rendu compte que la dégustation du thé allait de pair avec une certaine philosophie de vie alliant sens du détail, perfectionnisme et simplicité, trois choses qui pouvaient somme toute parfaitement me convenir. Certes, préparer du thé, pour l'essentiel, ce n'est jamais que mettre de l'eau (chaude, la plupart du temps) en contact avec des feuilles de camellia sinensis — « Le thé n'est rien d'autre que ceci : faire chauffer de l'eau, préparer le thé et le boire convenablement. C'est tout ce qu'il vous faut savoir » : ce n'est pas moi qui le dis, c'est Sen no Rikyū (1522-1591), un célèbre maître du thé japonais. — Mais c'est justement dans cette simplicité, cette rusticité, qu'apparaît toute la beauté de la pratique. Préparer du thé, c'est effectivement ne faire que ça, mais c'est essayer de le faire tellement bien, avec la bonne théière, les bons ustensiles, la bonne eau, les bonnes feuilles, les bons gestes, la bonne température que ça peut devenir un art de vivre (ça peut, ça n'est pas une obligation). Préparer le thé, c'est aussi créer amoureusement, autour de soi et autour de ses éventuels invités, une bulle de bien-être, d'amitié et d'écoute sans jugement. Voilà comment je vois la chose en ce moment.

J'ai une certaine tendance naturelle à développer au fil des années certaines obsessions qui avalent une grande part de ma concentration. Ce sont mes lubies, mes monomanies du moment, qui sont souvent espacées à l'intérieur de grandes périodes de vide durant lesquelles il ne se passe pas grand-chose. Ma dernière grande lubie en date était la philosophie et la vie de Ludwig Wittgenstein. Une preuve ? Tapez « Wittgenstein » dans le champ de recherche de ce blog et vous serez redirigé vers 84 articles qui en parle. Plus récemment, il y a eu l'aquariophilie, même si je n'ai jamais acheté le moindre aquarium. J'ai eu beaucoup de sujets privilégiés depuis que je suis adolescent : l'univers de Dune, le groupe R.E.M. ou encore la vie, l'œuvre et l'apport épistémologique du chanteur français Carlos... Ces lubies ne durent jamais assez longtemps pour que je puisse être considéré comme un spécialiste, mais elles me permettent néanmoins de ne pas rester à la surface des choses. Quoi qu'il en soit, la lubie « cuvée 2017 », celle qui accapare presque toutes mes pensées en ce moment, c'est le thé.

Le thé participe à une évolution personnelle que je voudrais plus globale, une nouvelle hygiène de vie que j'essaye de développer progressivement en ce moment : ne plus boire d'alcool, maigrir, refaire du sport et surtout essayer de créer quelque chose de personnel. En ce qui concerne ce dernier point, il est navrant de constater que je n'ai plus du tout alimenté mon blog depuis mes vacances en Écosse de juillet 2016. C'est d'autant plus navrant que la majorité de ce que j'ai écrit à cette époque s'avère clairement insipide et sans couleur. J'aimerais faire quelque chose de mieux, mais je ne sais pas encore quoi. J'ai plusieurs idées en tête, quelques projets possibles qui me demanderaient facilement un an de travail. En attendant, je vais parler de thé sur ce blog. Ce sera toujours mieux que rien et, rétrospectivement, cela donnera une vue d'ensemble sur cette période de ma vie.

(Affaire à suivre...)

Bobby, chien fidèle

C'est avec Bobby, le chien le plus connu d'Édimbourg, que se termine notre dernière journée complète en Écosse. L'histoire est rocambolesque : Bobby était un jeune Skye terrier qui accompagnait John Gray, un veilleur de nuit de la police municipale, lors de ses longues rondes nocturnes. John Gray mourut de la tuberculose en 1858 et fut enterré au Greyfriars Kirkyard. Bobby garda alors la tombe de son maître pendant environ quatorze années, et ce malgré les tentatives du gardien pour le chasser du cimetière et malgré le mauvais temps (et Dieu sait à quel point le temps peut être mauvais dans cette région du monde !). Finalement, face à la fidélité et la ténacité à toute épreuve du toutou, le gardien accepta la situation et lui construisit un abri. Bobby était un chien très routinier (un chien autiste ?) qui quittait tous les jours aux mêmes heures la tombe de son maître pour aller chercher à manger. Il devint célèbre dans tout Édimbourg. À la mort du chien, en 1872, la baronne Angela Georgina Burdett-Coutts, riche philanthrope et membre de la Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals, commanda l'érection d'une fontaine en granite, au sommet de laquelle trône encore aujourd'hui la statue en bronze grandeur nature de Bobby, version victorienne de Lassie. Selon qu'on aime les chiens ou pas, on verra en Bobby le symbole parfait de la fidélité canine ou bien une preuve parmi d'autres que ces animaux sont particulièrement stupides.

Un volcan dans la ville (photos)

Impossible de rater le principal parc de la ville d'Édimbourg : c'est un ancien volcan ! Il suffit de marcher quelques centaines de mètres depuis le palais d'Holyrood, tout en bas du Royal Mile, pour se retrouver dans une micro-parcelle de Highlands, avec ses lochs et ses glens, ses collines et ses roches d'origine volcanique. Depuis le centre-ville, la partie la plus visible de Holyrood Park est constituée des Salisbury Crags, une longue falaise escarpée résultant de l'insertion d'une roche éruptive (la dolérite) à l'intérieur de roches sédimentaires beaucoup plus molles. Au départ horizontaux, les Salisbury Crags se sont progressivement inclinés sous l'action de la croûte terrestre. Derrière cette première ligne abrupte, se trouve le Siège d'Arthur (Arthur's Seat), volcan éteint et point culminant de la ville avec ses 251 mètres d'altitude. L'ensemble est le résultat (fortement érodé par les glaciations) de plusieurs éruptions qui ont commencé au Carbonifère, il y a environ 350 millions d'années. — Voilà pour l'aspect géologique. Je ne suis pas du tout un spécialiste de la question (on l'aura d'ailleurs remarqué), mais je trouve tout cela passionnant !

Andrew et moi avons fait l'ascension jusqu'au sommet en début d'après-midi. Nous avons croisé des sportifs en grande forme faisant le trajet en courant (on se serait presque cru dans Chariots of Fire !), ainsi qu'une banshee solitaire, avec laquelle nous n'avons pas osé interagir, de peur d'être entraînés jusqu'à la falaise et poussés dans le vide par des elfes malfaisants. Le sommet donne accès à un fantastique panorama sur Édimbourg, balayé par un vent très fort... pour ne pas changer !



No photos

« That's creepy! »

C'est un petit garçon des États-Unis d'Amérique. Cheveux blonds, casquette vissée sur la tête, accent américain, plus ou moins le même âge que Gaëlle. Il se trouve dans le même groupe que nous, celui de six heures, au sixième étage de l'Edinburgh's Camera Obscura and World of Illusions, une attraction touristique créée en 1853 sur les hauteurs du Royal Mile par Maria Theresa Short, une entrepreneuse issue d'une famille spécialisée dans la fabrication d'instruments d'optique.

Le principe de l'attraction est très simple, c'est celui de la chambre noire : dans une pièce isolée de toute pollution lumineuse, un membre du personnel manipule à l'aide d'une longue tige un périscope situé à quelques mètres au-dessus de nous, sur le toit de la tour. Par un jeu de miroirs, un panorama en temps réel de la ville d'Édimbourg est projeté sur une grande table concave blanche placée à notre hauteur. L'optique est d'origine et les images mouvantes observées (bâtiments, drapeaux flottants au vent, mouettes, voitures, personnes en contrebas, etc.) sont fantomatiques, un peu comme si Nicéphore Niépce s'était essayé à la vidéo avec les moyens de son époque.

Notre guide du jour est très comique : elle fait plein de plaisanteries sur le (ridiculement gigantesque) monument érigé en l'honneur de Walter Scott, sur la cathédrale toute proche qui bouche la vue, sur les passants qu'on peut ramasser à l'aide d'une simple feuille de papier... Elle pose aussi un tas de questions, auxquelles le petit Américain répond la plupart du temps. Gaëlle est très énervée et au bord des larmes. Je lui demande pourquoi. Réponse : « Je ne comprends rien ! Les gens rigolent et je ne comprends pas pourquoi. Et puis, moi aussi, j'aimerais faire la maligne comme l'autre garçon, si seulement je comprenais l'anglais ! »

Pour notre malheur, « l'autre garçon » fera en même temps que nous la visite des autres étages du musée, consacrés en grande partie aux illusions d'optique. C'est une sorte de « Britannique inversé ». Tout ce que ne ferait a priori pas un enfant britannique, il le fait : dépasser tout le monde pour essayer une attraction en premier, bousculer sans s'excuser, faire le gardien devant un couloir pour avoir un espace réservé pour lui et ses parents (!)... Son comportement énervera encore plus Gaëlle, à juste titre cette fois-ci.

La dernière attraction du musée (le Giant vortex tunnel) est extrêmement troublante pour les sens : elle consiste à traverser une passerelle statique en métal grillagé entourée d'un cylindre très coloré en rotation constante. En la traversant, impossible de ne pas avoir la sensation que la passerelle est en mouvement et qu'on va finir tomber. Comme dirait notre petit États-Unien, à qui je laisse le mot de la fin : « That's creepy! »

Royal Botanic Garden Edinburgh (photos)

Pour cette première journée complète à Édimbourg, nous avons notamment été visiter le Royal Botanic Garden, un immense jardin botanique situé à environ un mile au nord du centre-ville. C'est le deuxième plus vieux jardin botanique de Grande-Bretagne : il a été fondé en 1670 et a changé d'emplacements à plusieurs reprises pour échapper à la pollution citadine. Il dispose d'un très grande diversité de plantes, regroupées par collections et/ou par régions. Il possède également dix serres climatisées. Peut-être est-ce la fatigue, peut-être est-ce le temps grisâtre ; en tout cas, je n'ai pas du tout réussi à capturer la beauté de ce lieu. — Voici seulement quelques photos pour mémoire.



Arrivée à Édimbourg (photos)

Impossible de bien photographier Édimbourg ce soir ! Trop d'activités et de touristes dans les rues, trop de bâtiments différents... Rien à voir, évidemment, avec l'homogénéité des petits villages paisibles situés plus au Nord. Rien à voir non plus avec les paysages des Highlands, qui semblent presque attendre qu'on les photographie. Ici, tout grouille et bouge ; tout est constamment en mouvement. Léandra ferait sans doute de très belles photos ; moi, j'en suis incapable... Mais j'ai quand même essayé. Pour notre première soirée dans la capitale de l'Écosse, nous avons principalement parcouru le Royal Mile, cette artère pentue de la vieille ville qui relie le château d'Édimbourg (en haut) au Palais de Holyrood (en bas). Non loin de ce dernier, on passe abruptement de la ville à la nature : à l'est, s'élève l'Arthur's Seat, un ancien volcan (oui, encore un !) qui sert de poumon vert au centre-ville. On compte bien s'y promener demain ou après-demain.





Goodbye Oban (photos)

Pour saluer notre départ — et peut-être pour essayer de nous retenir ? —, le petit village portuaire d'Oban nous a gratifié d'un ciel partiellement bleu ce soir et surtout d'un superbe coucher de soleil. Demain, direction Édimbourg pour les trois derniers jours du voyage.


Inveraray (photos)

Inveraray est petit village situé approximativement à une heure de bus d'Oban et à deux heures de Glasgow. Inbhir Aora, son nom en gaélique écossais (n'essayez surtout pas de le prononcer !), signifie « l'embouchure de la [rivière] Aray ». C'est un burgh royal et la demeure ancestrale du duc d'Argyll, dont le château (reconstruit au XVIIIe siècle) et les jardins se situent légèrement en retrait des habitations. Comme Tobermory, Inveraray est un village très photogénique, mais contrairement à lui, ses maisons, blanchies à la chaux, ne contiennent aucune couleur. La vue sur le Loch Fyne et sur les monts alentour est tout simplement magnifique. Elle change de minute en minute selon la configuration des nuages. Enfin, si vous êtes de passage dans cette bourgade et voulez y manger ou boire un verre, je ne peux que vous conseiller The George Hotel, le plus vieux pub du coin : tout le monde s'est régalé et la bière locale (la Fyne Ale), particulièrement fleurie, est délicieuse !