La boîte

« Par amitié, j'veux bien te servir d'alibi,
Dire à ta femme qu'on est sortis,
Au tennis, faire genre que tu gagnes.
À la rigueur, j'peux même te prêter des thunes,
Ou un p'tite laine si t'as un rhume,
À P.E.S., j'te laisse l'Espagne.
Je me battrai s'il faut se battre,
Oui, mais quoi faire avec cette boîte ? »
(Renan Luce, « La Boîte »)

Au départ, il y a ce refrain, celui de la chanson « La Boîte »1, entendue aujourd'hui au concert de Renan Luce (un chanteur français que je ne connaissais pas). Je me suis rapidement fait la réflexion qu'à l'exception sans doute de me battre s'il faut me battre, je serais incapable de faire pour un ami tout ce qui est décrit dans ce refrain : je ne peux pas laisser l'Espagne en jouant à Pro Evolution Soccer, car je déteste le football et les jeux de football ; je ne possède aucun véritable pull en laine, donc je ne peux pas en prêter un ; j'ai un compte en banque qui ressemble à un coffre-fort après un cambriolage, donc je ne peux pas, en pratique, prêter de l'argent, même si cela ne me poserait aucun problème en théorie ; je ne peux pas faire semblant de perdre et, qui plus est, de toute façon, je ne joue presque jamais au tennis. Mais ce que je dis à Léandra après le concert est en rapport avec les deux premières lignes du refrain :

« C'est marrant, ce qu'il raconte dans l'une de ses chansons... Jamais je ne pourrais faire cela, même pour un ami : servir d'alibi, faire croire à sa femme, ou à toute autre personne d'ailleurs, qu'il était à un endroit alors qu'il n'y était pas... En un mot : mentir.
— Ha bon ? C'est dommage !
— Pourquoi ?
— C'est dommage de ne pas être capable de faire ça pour un ami.
— Pourquoi ?
— Il faut être là pour ses amis.
— À bien y réfléchir, je pense que j'aurais beaucoup plus de facilités à tuer pour un ami (par exemple quelqu'un qui lui aurait fait du mal, à lui ou à sa famille) que de mentir. »
Phrase absurde, que j'ai lancée juste pour choquer.
Un peu plus tard, je reprends :
« Bon, imaginons que tel ami a commis un adultère. Il me téléphone et il me dit qu'il a absolument besoin que je déclare à sa femme qu'il était avec moi à tel moment, alors que ce n'est pas du tout vrai.
— Oui ?
— Eh bien, je serais vraiment mal à l'aise... Je serais pris en étau, parce que je devrais dire un beau mensonge.
— M'enfin, c'est une part importante de la vie de ton ami qui est en jeu, là ! Tu ne devrais même pas réfléchir.
— Oui, mais bon, il aurait dû y penser avant d'agir, alors. Dans ce cas-ci, il exercerait sur moi une sorte de chantage.
— Un chantage ? Mais pas du tout ! »
Elle reste muette un petit moment, puis reprend :
« Ça n'a rien à voir avec du chantage.
— Si, quand même un peu, parce qu'il me force à prendre parti pour une situation qui ne me regarde en rien.
— Franchement, Hamil, je crois que tu es resté coincé dans la conception du monde que tu avais à l'âge de douze ans.
— Pourquoi me demanderait-il de l'accompagner dans sa malhonnêteté ? Pourquoi devrait-il m'impliquer dans une histoire qui l'implique lui seul ? Jamais je ne demanderais une chose pareille, pour ma part.
— Pfff... »
Je rumine, puis je reviens avec :
« On est bien d'accord que, si l'événement se présentait vraiment, j'aurais peut-être un comportement beaucoup moins théorique que ce que je propose actuellement. Peut-être est-ce que je mentirais, tout compte fait. Je ne sais pas.
— Je l'espère en tout cas.
— Mais je serais de toute façon confronté à un autre problème majeur : je serais tellement mal à l'aise que mes mensonges se verraient comme le nez au milieu du visage. En fait, quand bien même j'accepterais de mentir, ce ne serait certainement pas une bonne idée que quelqu'un me le demande réellement. »
Andrew, qui marchait devant nous avec sa compagne et une amie de sa compagne — et qui écoutait toute cette conversation avec l'air un rien désabusé de celui qui se demande comment on en est arrivé à parler d'un sujet pareil aux alentours de minuit, après un concert de Renan Luce — se retourne et me dit :
« Oui, mais ça, que tu ne sois pas un bon menteur, c'est autre chose.
— Oui, en effet. En fait, tout bien réfléchi, c'est très bizarre, car pour certaines choses, je peux mentir sans aucun problème. J'ai déjà menti. C'est déjà arrivé. Mais là, il y a quelque chose que je n'aime pas du tout dans l'histoire. »

Après réflexion, ce que je n'aime pas, c'est le côté partial de l'affaire (je mens parce que c'est un ami), ainsi que — plus grave encore — la présence d'un tiers en chair et en os qui est clairement lésé, quoi que je fasse : quel que soit mon choix, je lèse quelqu'un en prenant part (ou pas) à ce mensonge. Il n'y a pas de bon choix. J'aurais beaucoup moins de problème si je devais mentir à une institution ou à toute sorte d'entité plus abstraite n'impliquant pas directement de blessure morale à un individu. Peut-être ai-je la mentalité que j'avais à douze ans ; pourtant, j'ai l'impression de m'être vraiment adouci depuis cette époque. (Diantre, je devais vraiment être très énervant !)

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1 Pour plus d'informations (ou pas) sur le contenu de cette boîte, il existe une page interactive amusante sur le site Web du chanteur.

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