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Bougies. — Juste avant le 22 avril 2012, j'avais fêté le premier anniversaire de mon journal en publiant coup sur coup un adieu à Wittgenstein et un questionnaire de Proust augmenté dûment rempli. Aujourd'hui, 22 avril 2013, à l'occasion du deuxième anniversaire du même journal, qu'ai-je fait ? Rien. Aujourd'hui, je suis, comme toujours, dépassé par les événements ! J'avais réfléchi à une forme de célébration, mais je ne l'ai pas concrétisée, faute de temps. Faisons donc comme si de rien n'était : de toute façon, les anniversaires sont là pour nous rappeler que nous nous éloignons de plus en plus de l'enfance ; que nous devenons nuls, réactionnaires, rigides, vieux, vides, sans idée, sans vie et sans intérêt. — Si je bois autant à chaque anniversaire, n'est-ce pas pour oublier que je deviens de plus en plus con ? À moins que ce ne soit l'inverse ? (« Tu es certain que tout va bien, Hamil ? »)

Relecture. — Les débuts de mon journal sont faciles à résumer. J'écrivais quelques lignes et je m'en contentais : « Christelle revient de Lyon », « Je suis malade », « Je prends le train », « J'ai croisé le sosie d'Ernest Hemingway dans les toilettes du Metteko », etc. — Puis est venue la période dite « prolixe » durant laquelle je décrivais tout ce que je vivais, jusqu'au bout d'épinard que j'avais réussi, non sans mal, à extraire alors qu'il était implacablement coincé entre ma canine et ma prémolaire, ce jeudi de septembre où, assez curieusement, un merle battait des ailes beaucoup plus lentement que d'habitude au-dessus de ces deux bouleaux se dressant majestueusement dans la grande pelouse située au sud-ouest de la maison familiale. — Aujourd'hui, je suis beaucoup plus concis : j'essaye d'extraire l'essence de ma journée, sans entrer dans ces détails qui n'intéressent personne. Mais il y a un problème : l'essence ne se manifeste pas toujours et, à défaut de carburant performant, je suis obligé d'utiliser de la bagasse. Voilà une confession qui, pour le moins, fera plaisir aux écologistes !

Place réservée. — D'habitude, Wynka ne s'assied pas sur cette chaise-là pendant le repas de midi, parce qu'elle sait que c'est ma chaise depuis presque exactement sept ans. De la même manière, Christiane s'installe toujours à ma droite, en bout de table. Un esprit malveillant a-t-il eu envie, ne fût-ce qu'une seule fois, de déloger Christiane de son bout de table ? Non : l'événement n'a jamais eu lieu. Et quand Rolande mange avec nous, elle est toujours assise en face de moi : je n'ai jamais vu Rolande manger sur un autre siège que celui qui se trouve en face de moi. — Mais aujourd'hui, lorsque j'arrive, en retard, dans la salle de lecture pour le repas de midi, Wynka est installée à ma place ! Je sais qu'elle sait que c'est ma place... « Veux-tu que je change de chaise ? me demande-t-elle gentiment.
— Non, non, ça ira !
— En es-tu sûr ?
— Oui, oui, ça ira ! Sans problème, ha-ha-ha ! »
(Ils arborent tous leur petit sourire, mais je survis sans aucune difficulté.)

Rapport d'activités. — Toute cette énergie dépensée à pondre des rapports expliquant en quoi consiste notre travail, puis à les corriger, à les illustrer et à les mettre en page... Voilà encore une belle mise en abyme : bientôt, nous passerons l'année entière à préparer avec le plus grand soin des rapports d'activités décrivant la rédaction d'autres rapports d'activités. Dans ces rapports-là, nous expliquerons, un peu gênés, que notre seule activité de l'année précédente aura été d'écrire les rapports d'activités de l'année d'avant. La boucle sera alors bouclée, les responsables seront satisfaits et je pourrai enfin me consacrer à plein temps à mon passe-temps favori : mettre en page des rapports d'activités dans lesquels il sera dit que j'ai mis en page, de manière prioritaire, d'anciens rapports d'activités.  Voici l'homme qui, dans sa vie, ne fait qu'écrire sur ce qu'il a déjà écrit.

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