Archives mensuelles : juin 2014

Contre-courant

Comment de tels albums n'ont-ils pas eu de succès ? — La question est plutôt : comment auraient-ils pu en avoir ? Comment une flèche lancée par-delà un océan pourrait-elle atteindre immédiatement sa cible ?

Les deux derniers albums de Talk Talk sont d'immenses points d'interrogation lancés à la face du monde : comment ce groupe a-t-il réussi à parcourir une si grande distance en si peu de temps ? En 1984, soit seulement quatre ans avant la sortie de Spirit of Eden, Talk Talk était encore embourbé dans un son new wave gorgé de synthétiseurs, que je ne peux aujourd'hui apprécier qu'avec une oreille nostalgique : oui, des tubes comme « Such A Shame » ou « It's My Life » ont bercé mon enfance et je pourrais même danser à leur écoute (comme je pourrais aussi le faire sur « Maid of Orleans » d'OMD, par exemple), mais qu'est-ce qu'ils ont vieilli ! Ces morceaux ont tellement été imprégnés de leur époque qu'ils s'y sont définitivement noyés. Ils se sont noyés dans les Eighties et si, aujourd'hui, je ressortais l'album It's My Life de sa pochette, je sentirais à coup sûr avant toute chose l'odeur laissée par le temps qui passe — une odeur de décomposition : ce cadavre est le témoignage d'une époque morte et révolue.

Il en va tout autrement pour Spirit of Eden (1988) et Laughing Stock (1991), diptyque expérimental improbable qui n'a pas pris une seule ride. Tout ce qui avait été fait auparavant au sein du groupe, absolument tout, est délaissé au profit de quelque chose de résolument nouveau. Je suis d'une admiration sans borne pour ce genre de travail, un travail de remise en question complète et radicale du passé (autrement dit, en l'occurrence, de ce qui avait fait le succès). Le point de non-retour est atteint dès les premières secondes de « The Rainbow », premier morceau de Spirit of Eden, dès les premières notes de cette trompette perdue au milieu de nulle part, dès l'avènement de ces cordes lugubres et inquiétantes qui sèment une curieuse ambiance, et qui avertissent aussi : « Oui, les amis, ça va être très différent de ce qui était prévu et vous allez devoir vous accrocher ! » (Je m'imagine avec un rien de sadisme la difficulté d'adaptation de certains fans de la première heure.) Et puis, il y a cette guitare qui surgit tout à coup. Et puis, juste après, cet harmonica qui assume tout l'héritage du folk et du blues... Et puis cette batterie qui n'a plus rien à voir avec les boîtes à rythmes de la new wave, une batterie jazz qui semble terriblement libre si on la compare aux anciennes compositions. Et puis encore ce piano discret. Et puis, à partir de la quatrième minute, cette envolée qui ne dure que quelques secondes. — Et... tout le reste de l'album est de la même qualité : le motif de guitare répétitif de « Eden » qui annonce Mogwai avec dix ans d'avance, les chœurs religieux de la cathédrale de Chelmsford brièvement entendus dans la superbe « I Believe in You » (une chanson contre l'héroïne), etc., etc., etc.

The Rainbow by Talk Talk on Grooveshark
I Believe in You by Talk Talk on Grooveshark

Talk Talk aurait pu s'arrêter là, mais non. Après l'expérimentation de Spirit of Eden, le groupe persiste et signe avec un chef-d'œuvre atemporel (pour autant qu'une telle chose puisse exister) : Laughing Stock, terme qui en anglais désigne un objet de moquerie, quelque chose que l'on tourne en ridicule, que l'on ne peut pas réellement prendre au sérieux (une très belle ironie que ce titre, donc). L'album est sorti sept mois après Spiderland de Slint, ce qui me ferait presque dire, si j'osais vraiment aller jusqu'au bout de ma partialité crasse, que la meilleure musique de la fin du millénaire date de 1991 et contient toujours six morceaux qui peuvent presque s'écouter comme s'ils n'étaient que deux : comme pour Spiderland, il faut écouter Laughing Stock d'une traite, du début jusqu'à la fin, avec un courte pause au milieu si l'on dispose de la version vinyle. À l'écoute de la face A, on ne pourra que rester médusé face au concentré de talent contenu dans la seule « Ascension Day », perle parmi les perles, fragile équilibre entre douceur et hargne, qui plonge ses racines des décennies en arrière (à nouveau cet harmonica blues !), mais qui projette aussi ses plus hautes branches loin, très loin dans un rock du futur fait de guitares froides et chirurgicales, avec sa fameuse rupture abrupte finale (à chaque fois que j'entends la façon dont cette chanson se termine, je ne peux m'empêcher de rire aux éclats). Et au milieu de la face B, ce « New Grass » avec sa batterie cardiaque, ses guitares aériennes, son orgue... son orgue qui s'élève tout à coup, suivi d'un piano mélancolique et minimaliste, juste assez présent pour remplir les silences... Cette chanson est-elle triste ? Je l'écoute souvent dans le train tout en regardant le paysage défiler à toute allure et c'est une sorte de bonheur flottant que j'expérimente alors. Mais je ne suis peut-être pas un bon exemple, car je fais partie de cette caste de personnes qui trouvent facilement dans la tristesse une forme particulière de bonheur.

Ascension Day by Talk Talk on Grooveshark
New Grass by Talk Talk on Grooveshark

« C'est moi que j'aime à travers vous »

Lu dernièrement : un petit livre sur les pervers narcissiques (PN) écrit par Jean-Charles Bouchoux1. J'ai survolé, sans jamais vraiment m'y arrêter, le jargon psychanalytique et les tentatives d'explication a posteriori2 : chercher un « pourquoi ? » en remontant jusqu'à la petite enfance — encore une sombre histoire de complexe d'Œdipe non résolu — ne m'intéresse pas outre mesure. Je ne me suis pas procuré ce livre pour étudier ce qui, dans la biographie d'un individu, peut engendrer une « personnalité » pareille, mais plutôt pour identifier ce qui caractérise celle-ci aujourd'hui, chez un cas adulte, et plus précisément encore pour repérer les stratégies que les pervers narcissiques mettent en œuvre pour enfermer leur victime dans une spirale dévalorisante et destructrice. Détail amusant : à mes yeux, la meilleure partie du livre n'est pas de l'auteur. Il s'agit du long et assez poignant témoignage de Jacques, repris tel quel vers la fin de l'ouvrage (à moins que ce témoignage n'ait été inventé ?). Jacques a été pendant plusieurs années victime d'une perverse narcissique (Pierrette) particulièrement retorse. Quand on lit ce témoignage, on sait presque tout ce qu'il y a à savoir sur le sujet.

Qu'est-ce qu'un pervers narcissique ? — Il est somme toute assez facile de comprendre ce qu'est un pervers narcissique (concept assez récent développé par le psychanalyste Paul-Claude Racamier dans son livre Le Génie des origines : psychanalyse et psychoses, 1992) : il s'agit d'un individu (homme ou femme) qui se décharge complètement de ses propres névroses, angoisses et autres conflits intérieurs sur une cible de son choix, qui devient alors un simple objet, une victime, un complice qui se met corps et âme au seul service du pervers, perdant progressivement toute individualité, tout recul et toute logique. Bien que n'ayant aucun sentiment propre, le PN est capable de feindre grosso modo n'importe quelle émotion pour piéger sa proie désignée. C'est un comédien-né, qui a une longue expérience dans l'art de la manipulation (il a commencé enfant), qui est capable de dire tout et son contraire, de mentir avec un aplomb extraordinaire, de créer des fiches (parfois mentales, parfois réelles) sur les gens qu'il côtoie, de calculer froidement ses coups (quelquefois longtemps à l'avance), en incluant dans sa tactique non seulement sa cible, mais également l'entourage de celle-ci, qu'il essayera de charmer. C'est donc un formidable joueur d'échecs en terrain réel. Pour dominer une personne, le PN va souvent commencer par la flatter (par exemple, dans le cadre d'une relation de couple, en donnant l'impression à sa victime qu'elle et lui sont deux âmes sœurs), mais petit à petit, insidieusement, il va distiller un climat délétère : une critique par-ci, une critique par-là, puis une plus grosse critique, etc. Mais lorsque l'autre voudra partir, le PN sera capable de changer de discours et, pour resserrer les liens, remettre en avant un amour immodéré, une amitié sans limite, bla-bla-bla... Le PN a l'art de se rendre indispensable et de vider sa proie de toute autonomie. Pour arriver à ses fins, il usera et abusera d'un langage paradoxal à même de semer la confusion dans l'esprit de l'autre (un « Je t'aime à la folie ! » suivi d'un « Tu es quelqu'un de très toxique, je ne sais pas ce que je fais avec toi ! », etc.). S'il réussit son coup, le PN jouira de la descente aux enfers de la personne qu'il tient sous son emprise ; il jouira de la voir souffrir à sa place.

Comment les repérer ? — Le pervers narcissique est facile à définir, mais il est sans doute beaucoup plus difficile à repérer. Est-ce que je connais (ou est-ce que j'ai connu) des pervers narcissiques dans mon proche entourage ? — Réponse la plus évidente : oui, Walter. Walter se vantait presque d'en être un. Il mentionnait souvent le livre « très éclairant sur la question » d'Alberto Eiguer, Le pervers narcissique et son complice. Il avait aussi une certaine admiration pour la vie et l'œuvre de certains psychopathes célèbres (Jeffrey Dahmer « le cannibale de Milwaukee » en tête). Walter était (est) très intelligent, calculateur et manipulateur. Il disait souvent que l'altruisme n'existait pas, que si nous aidions les gens, c'était toujours et avant tout pour nous-mêmes, pour redorer notre propre image. Et puis, Walter avait constamment autour de lui une petite chose malléable, un satellite, un individu sans beaucoup de personnalité qui le suivait partout et qui était littéralement « remplacé » après un certain temps. Dans ma relation avec Walter, je n'ai jamais vraiment été inquiété : j'étais constamment une sorte de tiers observateur. Par contre, Léandra a été démolie par le rapport malsain qu'elle avait tissé avec lui... ou lui avec elle. Léandra est beaucoup plus intelligente que les satellites précédemment cités, au point que dans son cas, le terme de « complice » a beaucoup plus de sens. — Une autre réponse possible : le vieux Lewis du badminton. Lewis avait clairement une personnalité perverse et narcissique. Ai-je été son complice ? Et si oui, jusqu'à quel point ? Je répondais souvent à ses sollicitations, au début parce que je trouvais la conversation intéressante (Lewis est un amateur éclairé de la Renaissance italienne, entre autres qualités), par la suite plus pour ne pas lui faire de la peine (il se disait si seul). Mais à un moment de la relation, je me suis senti piégé : trop de coups de fil, trop de demandes, trop d'incursions dans ma vie. Je suis devenu méfiant. J'ai décelé du mensonge et des messages contradictoires dans ses paroles. Lorsque j'y réfléchis aujourd'hui, je me dis qu'il a sans doute joué avec moi le jeu classique de la séduction/démolition, mais que ça n'a jamais vraiment marché. Les louanges et les critiques glissent sur ma personnalité, à tel point que la plupart du temps, je ne les remarque même pas. (Je sais ce que je vaux et je n'ai pas besoin de quelqu'un d'autre pour relever mes qualités et mes défauts.) — Et Léandra et Jonas ? Et Léandra et les autres ? Il y a dans les relations de Léandra avec les hommes qu'elle met sur un piédestal depuis plusieurs années quelque chose qui tient de la perversion narcissique. Ses comportements pourraient presque tout aussi bien être placés dans la case « perverse » que dans la case « victime » : elle laisse des dizaines de longs messages à la personne encensée ; elle est capable d'écrire à quelqu'un qu'elle l'aime d'un amour absolu et, un paragraphe plus tard, fustiger son comportement mauvais ; elle plonge dans la mélancolie en l'absence de réponse mais, si enfin elle en reçoit une, elle se précipite à nouveau dans les bras de l'autre en oubliant le reste du monde extérieur ; elle élabore des stratégies très poussées pour toucher la personne élue ; elle a beaucoup de difficulté à voir dans l'autre un individu à la personnalité propre, différente de la sienne (en amour, elle croit aux absolus) ; elle est d'une jalousie maladive envers toute personne (toute femme surtout) qui se rapproche de la personne désirée ; elle demande à des tiers de servir d'intermédiaires (par exemple, depuis des années, elle veut que je dise à Jonas qu'il se trompe à propos d'elle, ce que je refuse catégoriquement)... Le cas de Léandra est complexe. Je la connais depuis longtemps et son comportement a changé. Il a changé depuis l'époque de sa rupture avec Z., son premier grand amour. Du coup, peut-être son comportement d'aujourd'hui n'est-il pas structurel mais seulement conjoncturel ? Autrement dit, peut-être sont-ce les événements des dix dernières années qui l'ont changée ? À force de côtoyer des pervers, est-il possible d'en prendre certains traits ?

« Comment leur échapper ? » — (C'est un des sous-titres du livre de Jean-Charles Bouchoux et c'est une très bonne question.) J'avais déjà une idée très précise des réponses possibles. L'auteur la confirme : pour échapper à un pervers narcissique, il faut couper les ponts (page 130 : « L'idéal est encore de couper court à toute relation avec lui »), être confiant en soi et autonome (page 135 : « ne pas chercher son image dans le regard de l'autre ») et ne jamais essayer de trouver un quelconque sens à la logique tordue et paradoxale du pervers (page 137 : « [...] il n'y a pas de parce que [dans le comportement et les discours d'un PN] et, à vouloir mettre du sens là où il n'y en a pas, nous glissons doucement vers le délire et la confusion »). Couper les ponts est l'évidence même : vu qu'on ne peut changer le comportement d'un pervers narcissique, il faut fuir. Fuir, vraiment. Fuir sa présence, fuir ses tentatives de contact et fuir sa fausse logique. Cavaler beaucoup plus vite que le père et son enfant dans le poème de Goethe. Cavaler sans jamais se retourner. — À noter que cette fuite n'est nécessaire qu'à partir du moment où l'on est la cible d'un pervers narcissique. Si l'on n'est pas la pièce maîtresse de son échiquier, on peut très bien continuer à le voir et à lui parler sans conséquence. La question est alors plus de l'ordre de l'éthique personnelle : est-ce que je peux continuer à fréquenter un destructeur de vie, même si ce n'est pas la mienne qu'il détruit ?

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1 Jean-Charles Bouchoux, Les pervers narcissiques. Qui sont-ils, comment fonctionnent-ils, comment leur échapper ?, Pocket, 2011.
2 J'ai aussi, soit dit en passant, vite repéré et mis de côté les quelques allusions chrétiennes (cette idée très présente de « compassion », notamment) qui parsèment le livre et qui n'y ont pas leur place.