Archives annuelles : 2012

Le fabuleux monde du marketing pour enfants

Marketing. — La semaine dernière, j'avais promis à Gaëlle de lui acheter des « Zoobles ». Je me rends donc avec elle ce samedi après-midi dans un magasin de jouets du côté de City 2. Ma fille devient manifestement fan de ces petites bestioles ressemblant à des Mogwais (voir ici) et peut aujourd'hui m'en raconter un peu plus sur le fabuleux monde du marketing à destination des plus petits : « En fait, les "Bakugans", c'est des attaquants ; ils ont chacun une arme spéciale ; c'est pour les garçons... Et les "Zoobles", c'est des gentilles bêtes roses qui vivent dans les arbres ou dans l'eau ; c'est pour les filles... »

C'est quelque chose de très flagrant quand on entre dans un magasin de jouets : tout, absolument tout, est compartimenté selon le genre... Les boîtes à dominante rose et à l'esthétique naïve (avec moult princesses, fées et licornes) sont pour les filles, et les boîtes à dominante bleue et à l'esthétique guerrière sont pour les garçons... Et c'est là que le lecteur avide d'analyse sociologique de haut vol s'attend à un long développement en 17 points expliquant la raison d'être et la critique d'un tel système de marketing ciblé... Un développement qu'il ne lira jamais ici car 1) je ne suis pas sociologue ; 2) j'ai la flemme et 3) j'ai envie de rattraper le retard accumulé ces derniers jours dans l'écriture de mon journal.

Après quelques hésitations, Gaëlle flashe sur un kit complet contenant une sorte d'arbre-nid, accompagné d'une maman Zooble et de ses deux petits. Un « Zoobling » (c'est ainsi qu'on nomme un enfant Zooble) a la capacité de se loger dans le ventre de la maman qui, elle, peut se replier et se déplier à loisir, à l'aide d'un système aimanté (une vidéo vaut mieux qu'un long discours)... « Oh, regarde, papa ! Une balançoire pour les deux petits ! », « Oh ! Tu as vu ? Elle peut faire tourner le carrousel ! », « Je ne m'en lasserai jamais ! C'est le plus beau cadeau du Monde ! Tu es le plus gentil papa du Monde ! », etc.


Réflexions enfantines. — Nous faisons la file à la caisse du magasin de jouets, derrière un gamin tenant une boîte de jeu d'échecs. Gaëlle me demande : « Papa, pourquoi les rois se font la guerre ?
— Hein ?
— Pourquoi les rois, ils se font la guerre ?
— Eh bien, euh... Parfois, ils la font pour agrandir leur territoire, parfois à cause de la religion ou encore parce qu'ils ont besoin d'argent... Et parfois pour ces trois raisons à la fois... Ou encore pour autre chose... Mais pourquoi tu me poses cette question, toi ?
— Je ne sais pas. Je réfléchissais à ça, c'est tout... »

« Papa ? Pourquoi est-ce qu'on dit "Le tour du monde en quatre-vingts jours" et pas "Le tour de la Terre en quatre-vingts jours" ?
— Euh... »


Le soir au pied du lit, Gaëlle adore que je lui lise des histoires de Léonard, la série de bandes dessinées signée Turk & De Groot. Elle rigole de bon cœur à chaque fois que le pauvre disciple qui-sert-la-science-et-c'est-sa-joie se prend une enclume ou un coup de tromblon dans la tronche. J'ai toute la collection jusqu'au numéro trente mais je trouve que les premiers tomes de la série sont les plus marrants. C'est ce que je veux expliquer à Gaëlle, mais je fais un lapsus. Ainsi, au lieu de dire : « Les plus vieux albums sont les plus comiques », je lui lâche : « Les plus vieux albums sont les plus nouveaux », ce qui — on en conviendra ne veut pas dire grand-chose. La réponse de Gaëlle vaut le détour : « Hé papa, "Les plus vieux sont les plus nouveaux", c'est un oxymore, ça ! C'est vraiment contradictoire, "vieux" et "nouveau" ! C'est un oxymore ! »

« I got lots of friends in Floridaaaaa! »

Hurlements pop. Lorsqu'un chanteur de death metal hurle comme un taré dans son microphone, produisant ce fameux son guttural semblant venir d'outre-tombe que les amateurs nomment « grunt » ou « death growl », personne ne s'en émeut... Par là, je veux dire que c'est tellement fréquent et naturel que le cri se noie dans le morceau... Ce qui semblerait curieux, dans ce cas précis, c'est que le chanteur arrête de hurler et se mette tout d'un coup à fredonner une mélodie tranquille... (Si une violente tempête souffle en permanence dans la forêt, l'ermite qui y vit ne remarquera ni les rafales, ni les éclairs, mais seulement les rares périodes d'accalmie et de silence.)
Le paragraphe ci-dessus servait simplement d'accroche, car ce vendredi, j'aimerais plutôt mentionner quelques exemples inverses, à savoir des chanteurs venant de la musique pop ou bien du rock « traditionnel » qui pètent soudainement un câble, autrement dit qui passent en quelques secondes de la mélodie sympathique aux hurlements incontrôlés. Et si j'ai envie de traiter de ce sujet aujourd'hui, c'est parce que je n'ai rien d'autre à raconter viens d'écouter une chanson du groupe The National qui se prête merveilleusement bien à la description. Elle s'appelle « Slipping Husband » (Sad Songs for Dirty Lovers, 2003)...

Slipping Husband by The National on Grooveshark

La chanson s'écoute comme une jolie petite mélodie pop bien ficelée, sauf qu'à la fin du morceau, le chanteur s'énerve réellement pendant un très court instant et que ça change tout, absolument tout. 

Ce hurlement subit donne du relief à l'ensemble.

En résumé, les paroles consistent en une sorte de sermon qu'un gars fait à l'un de ses amis concernant la vie qu'il mène, avant que celle-ci ne parte vraiment en vrille... (« Sit down dear we gotta talk, you're acting like a kid. We don't wanna hear about the things you never did... ») L'ami en question a des enfants, mais ne s'en rend pas vraiment compte (« You coulda been a legend, but you became a father. That's what you are today, that's what you are today... ») ; au contraire, il a créé une sorte d'univers personnel (« Spending all your time somewhere inside your head, haunted by the important life you coulda lead »). Après le sermon, le narrateur propose à l'ami paumé de le « remplir d'alcool » avant qu'il ne devienne réellement une plaie pour son entourage, à ressasser le passé, à parler de choses qu'il n'a jamais réalisées. On sent l'énervement du narrateur monter jusqu'au trop-plein (et c'est là que le chanteur explose) : « DEAR WE BETTER GET A DRINK IN YOU BEFORE YOU START TO BORE US! » Ce qui est terrible dans cette chanson, c'est que l'éclatement vocal final s'inscrit dans un scénario facilement compréhensible d'énervement incontrôlable face au comportement d'un ami. (Pourquoi ai-je l'impression de comprendre cette situation, tant du point de vue du paumé, que de celui du donneur de leçon ?)

La chanson m'en rappelle une autre, de feu Grandaddy : « Florida » (Excerpts From the Diary of Todd Zilla EP, 2005). Là aussi, la mélodie commence gentiment (dans le style « Beach Boys »), quoique assez speedée... Cependant, très rapidement, la schizophrénie pointe son nez : on sent en effet que le chanteur n'est pas net et se trouve très près de griller un sacré fusible. D'un coup, il se met à gueuler : « I GOT PRIDE, IT DOESN'T HIDE NOOOOOW! I CAN LIVE AT THE RIVER, FUCK YOUUUUUU! MY EX-GIRLFRIEND'S A MODEL IN FLORIDAAAAAA! SHE WANTS ME BACK BUT I DON'T TAKE NO SHIT! » Puis vient l'harmonica, suivi de cette question, lancinante, de la part de l'auditeur : « Mon dieu, mais qui est ce malade ? », question accentuée quand on a en tête d'autres morceaux chantés par le doux et sensible Jason Lytle. 

Florida by Grandaddy on Grooveshark

On l'aura compris, j'adore ce genre de cassure musicale bien spécifique, que je rapproche des moments de pure folie présents chez — du moins je suppose — tout être humain à un moment ou à un autre : hurler en public, se mettre à courir sans raison, prendre une assiette et la lancer contre un mur dans un moment de colère, quitter un groupe sans aucune explication, renverser une table, tuer un chat, etc., etc.

Le cauchemar de Gaëlle. — « La nuit dernière, j'ai rêvé que je devais faire pipi, mais en fait, je devais vraiment faire pipi, dans la réalité aussi ! Mais à chaque fois que je me levais et que je marchais vers les toilettes, il y avait un croque-mitaine à l'intérieur des WC, qui m'attendait pour me manger. Alors je retournais dans ma chambre et j'attendais que le croque-mitaine s'en aille. Mais à chaque fois que j'y retournais, le croque-mitaine était dedans et il grognait de plus en plus fort. À la fin, j'avais tellement besoin de faire pipi que je suis rentrée quand même dans les toilettes... Et là, le croque-mitaine a voulu me manger. Mais heureusement, j'ai compris à ce moment que c'était un cauchemar et j'ai réussi à me réveiller... Et je suis vraiment partie faire pipi...
— Et le croque-mitaine était là ?
— Ben non, t'es bête ou quoi, papa ? Les croque-mitaines, ça n'existe pas ! »

Changement de couche à Saint-Gilles

Inquiétude. — Comme chaque matinée de la semaine ou presque, je commande mon premier café de la journée dans les sous-sols de la gare du Midi. Les serveurs de l'enseigne commencent à me connaître et, dès qu'ils me voient débarquer, mettent la machine en route (ce qui peut d'ailleurs poser problème lorsque je ne veux pas de café, mais c'est très rare).

De temps à autre, certains matins, le comportement de ces vendeurs de cafés et viennoiseries change très rapidement. Il passe de la politesse (« Bonjour Monsieur, votre café, comme d'habitude ? ») à l'inquiétude (se retournant vers les collègues : « Il est encore là ! Surveillez-le ! »). Explication : il semblerait qu'il y ait dans ce souterrain des personnes dont l'occupation favorite est de voler de la nourriture. 

Et ce matin, je vois le regard de mon vendeur se transformer... Il me répond à peine, est ailleurs, regarde vers l'extérieur, me rend la monnaie d'un air distrait... Il en a repéré un, c'est sûr. Il est inquiet : le voleur va-t-il à nouveau venir leur parler, tout en essayant de voler une pomme ou l'un ou l'autre smoothie ? À voir le regard à la limite de la terreur dudit vendeur, je ne peux m'empêcher d'imaginer une scène digne d'un film de zombies : les quelques pauvres préposés assaillis par une horde de malandrins réclamant un peu de café et de nourriture. Ils sortiraient alors des riot guns de leur réserve et protégeraient la sandwicherie attaquée en tirant dans la foule... Mais les munitions viendraient à manquer et les tireurs finiraient par se faire dévorer... Et moi, j'arriverais pour commander un café et ne rencontrerais que ruines fumantes, corps déchiquetés et plaques de sang coagulé... (Un changement dans ma routine, pour sûr !)


Archiviste audiovisuelle. — Dans les escalators, je croise le regard de Fríðr. Comme j'ai établi un contact tangible avec elle depuis ce lundi et que je n'ai donc plus peur de lui adresser la parole, je l'attends en haut de l'escalier mécanique afin de marcher avec elle jusqu'aux quais, où se trouve déjà Epiphany, sa copine navetteuse que je connais un peu aussi désormais. J'attends le train en leur compagnie.

J'en apprends un peu plus sur Epiphany, en recoupant ses propos de ce matin avec son CV en ligne (il n'y a pas que Léandra qui est capable de retrouver la trace de quelqu'un sur le Web). Chose assez amusante, Epiphany a un parcours très similaire au mien : elle a fait des études universitaires en rapport avec le métier du livre, puis s'est spécialisée dans les stratégies de l'information et de la documentation (son travail de fin d'études a consisté à réaliser un site Web dynamique sous interface PHP/MySQL, exactement comme moi), ensuite elle a travaillé dans un écomusée (comme moi), et est maintenant archiviste, mais s'occupe surtout de l'aspect informatique/base de données à son boulot (comme moi). J'apprends par ailleurs qu'elle travaille dans une société belge de numérisation d'archives audiovisuelles bien connue. Je lui explique que je vois très bien de quoi il s'agit, tout en taisant le fait que de nombreux confrères archivistes trouvent leurs tarifs exorbitants (mais c'est une autre histoire !).

Hamilton L. Evenvel, client polyvalent. — La Maison du Peuple est presque comble ce soir. Seules places restantes : les fauteuils confortables sur le petit podium. Le coin est boudé par tout le monde et je m'y assieds donc, seul, avec mon ordinateur et 50 centilitres de bière. C'est la seconde fois que je m'installe à cet endroit légèrement surélevé. (La première fois, c'était pour discuter avec Fany, tiens !) 

Les clients ne tardent pas à investir le lieu. Parmi ceux-ci : une femme seule avec son matériel à dessin ; un groupe de quatre jeunes insupportablement pédants ; deux amoureux qui n'arrêtent pas de s'enlacer et de s'embrasser avec beaucoup de vigueur (pauvres amygdales...). Vont-ils aller jusqu'au coït ? On dirait, mais tout compte fait non (ils gardent beaucoup trop de vêtements pour arriver à quelque chose de vraiment probant en la matière).
Courant de la soirée, une jeune femme couche son bébé sur le canapé vide situé à ma droite et me prévient : « Je suis désolée, je vais devoir changer mon gamin... Ça ne va pas sentir bon. » « Pas de problème. J'ai l'habitude. J'ai connu ça. » Le garçon est tout content d'être sur un canapé, n'arrête pas de gigoter et d'explorer chaque recoin de ce petit monde. La maman est débordée : « Bon, je n'y arriverai pas. Je vais attendre le père... » « Hé, attendez, lui lancé-je, je peux m'en occuper si vous voulez. Je le tiens pendant que vous changez son lange ! » Elle accepte. Je m'attends à voir le bambin pleurer alors que je maintiens ses petits bras contre le canapé, mais c'est l'inverse qui se passe : il me fait un grand sourire émerveillé, comme s'il découvrait quelque chose d'à la fois extrêmement comique et fabuleux. — Oui, oui, je sais, pas besoin de me le répéter à nouveau (vous allez me gêner) : je suis à la fois l'un et l'autre, hem.
hinode_venus

Adieu tellurique

Carnets de notes. — Au boulot, je parle avec Wynka des interviews historiques que Charlotte et moi avons réalisées hier. Le problème se présente toujours de la même manière : qu'est-ce que nous allons pouvoir en faire, de ces souvenirs disparates, de cet énorme puzzle mémoriel ? La mémoire n'est jamais fiable, même vingt minutes après un fait ; alors comment pourrait-elle l'être vingt ou quarante ans plus tard ? Il faudrait que les témoins consignent au fur et à mesure les événements auxquels ils assistent ou contribuent... 
Wynka se rappelle : « Lorsque je faisais ma thèse, j'ai interviewé un gars qui, pendant seize ans, a pris note quotidiennement de tout ce qu'il faisait. Il écrivait dans deux séries de carnets de couleurs différentes : l'une pour son travail et l'autre pour sa vie privée. L'interview s'est déroulée en plusieurs jours car ce monsieur reprenait toutes ses notes et s'en servait pour me raconter sa vie, avec beaucoup de détails... » — Alors là, je dis : respect !
Adieu tellurique. — Ray Bradbury est mort hier. Dans mon système, il était le dernier survivant du groupe des trois grands auteurs de science-fiction nés en 1920. Frank Herbert (le plus grand à mes yeux on l'aura compris) est mort en 1986 ; Isaac Asimov (le plus grand selon Jonas) en 1992...

Bradbury refusait l'étiquette « science-fiction » que beaucoup lui accolaient et se considérait avant tout comme un auteur de romans fantastiques, dans la veine d'Edgar Allan Poe (lire par exemple, dans les Chroniques martiennes, la nouvelle « Usher II », évident hommage à l'auteur du Corbeau)... Il n'empêche que c'est un des premiers, avec Theodore Sturgeon et Cordwainer Smith, m'ayant fait comprendre que la S.-F. (ou ce que je considérais comme de la S.-F.) pouvait aussi être poétique et humaniste.
Par un hasard du calendrier astronomique, la mort du vieux Ray coïncide presque exactement avec le passage de la planète Vénus devant le soleil (en prenant pour référentiel la Terre, évidemment)... Un phénomène assez rare à l'échelle humaine, dans la mesure où le prochain transit aura lieu le 11 décembre 2117*... C'est un peu comme si le système solaire saluait le départ de l'écrivain. L'histoire me rappelle par ailleurs une épigraphe d'un des chapitres de Dune : « Une légende dit que, à l'instant où le duc Leto mourut, un météore traversa le ciel au-dessus du castel ancestral de Caladan. » De l'art de donner un sens romantique à cette implacable mécanique d'horloger qu'est l'Univers.

 Le transit de Vénus superbement photographié 
par la sonde japonaise Hinode. (Crédit : JAXA/NASA.)
(Plus de photos ICI et une belle vidéo — si on coupe le son — .)

Panne électrique. — Maison du Peuple, en soirée. Les lumières s'éteignent, puis se rallument aussitôt. Cinq minutes plus tard, à nouveau, c'est la panne de courant... Une des serveuses au bar est inquiète : « Il doit y avoir de l'eau qui coule sur les fils, à la cave... » Des serveurs font des allers-retours au sous-sol pour tenter de comprendre et résoudre le problème.
Je suis de retour à ma table située à deux pas de la porte de la cave. La panne de courant perdure et le café est alors simplement éclairé par la lumière du crépuscule. Depuis quelques minutes, il y a désormais un petit attroupement autour de la fameuse porte, que le vigile attitré (un homme qui passe sa vie au bar à attendre qu'il se passe quelque chose) vient de fermer à clé. Assez curieusement, il y a quelqu'un à l'intérieur qui tente de sortir et qui, n'y arrivant pas, tambourine... Bom ! Bom ! Bom ! La situation me fait penser aux nouvelles de Lovecraft : ce sont les Grands Anciens, en provenance des profondeurs de la Terre, qui viennent frapper à la porte des vivants ! Un des serveurs (celui qui ne sourit jamais) lance au vigile : « Hé, vous ne pouvez pas l'enfermer ! C'est interdit, c'est interdit... On risque d'avoir des ennuis ! »
J'essaie pendant un moment de comprendre la situation, ainsi que le rapport avec la panne. Pour ce que j'en ai compris : un gars a essayé de voler un sac mais s'est fait repérer, alors il a profité du fait que la porte de la cave était ouverte pour s'y réfugier. Je ne saurai jamais la fin de l'histoire car, après un moment, j'ai décidé de rentrer chez moi. Sur le coup, ça me semblait une bonne idée mais par la suite, je me suis dit que j'aurais vraiment dû rester jusqu'au bout de l'événement afin de le raconter au complet.
En tout cas, cette anecdote tend à prouver qu'il se passe vraiment de drôles de choses dans cette cave...
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* Une journée qui, à mon humble avis, ne sera pas décrite dans le présent journal. Je vois loin, mais faut pas déconner, non plus... 

O₂

Interview. — Oh, je crois que tu l'aurais adorée, cette vieille dame élégante que Charlotte et moi avons interviewée cet après-midi, dans les locaux du syndicat. Dans un des textes qu'elle nous a photocopiés, elle dit admirer Simone de Beauvoir, tout comme toi. C'est une féministe, une militante, une socialiste, engagée encore actuellement dans le combat social malgré ses 81 piges. Une grande dame.

Elle nous explique sa jeunesse : née dans une famille bourgeoise chrétienne où — une chance ! — on aimait le débat d'idées, elle a fait une partie de son cursus secondaire chez les sœurs. Dilemme : vers douze-treize ans, elle se rend compte qu'elle ne croit pas en Dieu et découvre l'athéisme. Elle est la seule de sa classe à poser des questions au catéchisme (au grand bonheur de ses camarades), à ne pas gober leurs salades sur le pêché, le martyre et la repentance. Elle est virée de son collège. Plus tard, dans un autre institut religieux, elle découvre le socialisme et la liberté dans la lutte : Marx, Luxemburg, Jaurès... Virée à nouveau !

Elle fait des études de sociologie à l'université. Elle est une des premières femmes à Liège à porter le pantalon (« À l'époque, ça ne se faisait pas, sauf à la plage... »). Dans l'immédiat après-guerre, elle trouve un boulot dans une pharmacie, où elle rencontre son premier mari. Problème : elle veut y installer une délégation syndicale ! On compte la virer, forcément. Pour trouver de l'aide, elle se rend au syndicat des employés de la région. Elle y croise l'amour de sa vie : « Nous avons très vite compris que nous passerions notre existence ensemble... » Du coup, divorce après seulement quelques mois de mariage. Énorme scandale... Elle nous montre de vieilles photos sépia de son second mari : un syndicaliste de haut vol, au regard vif. Il ressemble à un boxeur ou encore à un de ces acteurs que l'on ne rencontre que dans les vieux films noirs.
Elle organise la lutte des employés du bassin liégeois. Elle nous raconte : « Très tôt, je voulais comprendre la pièce dans laquelle je jouais. On ne m'a jamais demandé de comptes. Je faisais ce que je voulais. J'étais — et je suis toujours — un électron libre. Faut dire que j'en ai gagné des luttes sociales ! » Elle nous explique qu'à une époque, elle avait la possibilité de faire de Liège une ville morte : elle claquait des doigts et la majorité des caissières de grands magasins s'arrêtait de travailler. Elle lançait un appel à la grève et les piquets s'installaient dans la ville.

Le syndicalisme a toujours été une question de rapports de force, et aussi de contacts humains, de compréhension, d'empathie... Avec le nombre, on change le Monde. Avec l'empathie, on fait comprendre aux gens qu'ils ne sont pas obligés d'accepter la situation dans laquelle ils vivent. C'est encore vrai de nos jours. Et devant un café, après l'interview, l'ancienne syndicaliste garde espoir : « Les humains ne changent pas. Ce qui change, c'est le contexte. La solidarité est toujours là, comme avant. Les gens s'entraident. On le voit moins aujourd'hui ou tout simplement on essaie de nous faire croire que ce n'est pas le cas. » — Je ne suis pas certain qu'elle ait raison mais un peu d'espoir, un peu d'oxygène dans ce monde asphyxié et asphyxiant, ça fait toujours du bien !

Génie musical. — Je rate mon train de quelques minutes à Liège-Guillemins. Je dois encore passer au magasin car mon frigo est désespérément vide. Résultat : aujourd'hui, le repas sera simple. Je m'excuse auprès de Mary : « Ce soir, je cuisinerai de bêtes rigatoni à la bolognaise ». Elle s'en fout, elle considère que c'est parfait et elle trouvera d'ailleurs le plat très bon. Elle a autre chose en tête, de toute façon, pour le moment, Mary...
La raison officielle de cette soirée chez moi : elle a besoin d'un programmeur (un grand mot) pour mettre en relation toutes les pages qu'une graphiste a réalisées pour le nouveau site Web de son boulot (« Putain, Hamil, pourquoi tu ne m'as jamais dit que tu étais capable de faire ça ? »). La graphiste a fait du bon travail, mais celui-ci s'arrête à l'esthétique. Dans le monde du développement Web professionnel comme ailleurs, chaque rôle est cloisonné : cahier des charges par V, plan d'ensemble par W, graphisme par Y, codage par X, phase de test par Z, etc. C'est, évidemment, quelque chose que j'ai du mal à (di)gérer car j'aimerais tout faire moi-même, comme d'habitude. J'aurais tellement aimé vivre à ces époques pas si lointaines où l'on pouvait découvrir et réaliser une multitude de choses en restant dans son coin. Aujourd'hui, l'hyperspécialisation met des bâtons dans les roues d'un individu qui voudrait tout prendre en compte, du début jusqu'à la fin d'un processus.

Sur mon ordinateur, elle aperçoit mon blog (sur lequel elle lit en vitesse  — Mary lit très vite  — la page consacrée à la soirée de ce vendredi, chez elle) et me lance : « Hé ! On s'en fout de ton blog ! Tu dois travailler sur mon site Web, allez, allez ! »
En fin de soirée, entre une partie d'échecs avortée et des parts de « Tout le monde veut prendre sa place » en ligne, Mary me fait découvrir le mix que Nicolas Jaar vient de réaliser (19 mai 2012) pour la BBC Radio 1 (disponible en entier via SoundCloud). Ce patchwork confirme sans aucune hésitation que ce gars est un génie. Somme toute, il ne fait dans l'ensemble « que » reprendre des musiques écrites par d'autres mais il le fait de manière tellement brillante que l'essai confine au chef-d'œuvre : transitions simples et épurées de toute beauté (écouter aux alentours des 10 minutes et 50 secondes), mise en avant de morceaux en ayant le bon goût de ne pas y toucher (le fantastique piano de Keith Jarrett vers les 26 minutes et 40 secondes, par exemple), des fusions de rythmes exceptionnelles (brève reprise de Bill Callahan à 1 heure et 2 minutes), etc. (Voilà donc une playlist que je pourrai faire tourner sans honte au prochain souper chez moi.)

De plumes, de sang et d'eau

Les lèvres noires. — Cette fois-ci, sans doute Jonas serait-il d'accord pour déclarer que The Black Lips est un vrai groupe de vrai rock véritable, même selon le cadre très étroit dans lequel il inscrit ce genre musical (« Le rock, c'est un gars qui prend une guitare et qui en sort un son de malade ! » ou quelque chose de rapprochant)... Enregistrement à l'arrache, voix qui se foutent complètement de sonner juste, énergie tribale, paroles répétitives qui la plupart du temps ne veulent pas dire grand-chose...

Par ailleurs, sans doute des membres de ma famille visionnant sur ce blog la vidéo de la chanson « Family Tree » (Arabia Mountain, 2011) me demanderaient-ils à nouveau si je ne suis pas en train de changer de bord (ça va devenir le running gag du moment). Pour les rassurer, pour autant qu'il faille les rassurer de quoi que ce soit, je leur répondrais que je regarde ce clip principalement pour les jolies jeunes femmes dénudées couvertes de plumes et de sang, ainsi que pour l'ambiance orgiaque, décadente et séminale qui se dégage de la vidéo... (Tout doux, Hamilton... L'ambulance va bientôt arriver... Encore un tout petit peu de patience...)
Autre chose : suis-je le seul à voir dans ce clip un petit air de ressemblance avec « Losing My Religion » de R.E.M. ?... Même imagerie onirique faite de corps à moitié nus, de référence à la culture chrétienne, à la Renaissance et à l'homosexualité ? Dans « Losing My Religion », l'image de saint Sébastien percé de fausses flèches ; dans celui-ci, un faux Christ sur sa croix. Et puis, il y a les plumes !

I'm happy again. — Par principe, à partir du mois de juin, qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige (?) ou qu'il fasse un soleil radieux, je refuse catégoriquement de porter le moindre pull ou manteau (autrement dit : je suis toujours en tee-shirt ou en chemise). De la même manière, il est hors de question que je me balade avec un parapluie. Par conséquent, vers 17 heures, lorsqu'une pluie torrentielle s'abat sur moi, entre le travail et mon arrêt de train, je ne suis absolument pas protégé. Les quelques autres malheureux que je croise sans parapluie courbent l'échine et tentent de se protéger tant bien que mal. Ils ont tort. Car tenter de se protéger en baissant la tête ne sert à rien. Je garde donc la tête haute et continue de marcher tranquillement en sifflotant. J'essaie de me dire que je ne fais qu'un avec la pluie, qu'elle ne m'atteint pas vraiment, que je vis l'instant présent, comme Gene Kelly dans Singin' in the Rain... Sauf que je ne danse pas, ne fais pas de claquettes ni ne m'accroche à un lampadaire... What a glorious feeling. I'm happy again. I'm laughing at clouds. So dark up above. The sun's in my heart... (Ce passage décrit à la perfection la sensation que peut ressentir quelqu'un qui ne considère pas la pluie comme son ennemie.)

Résultat de cette petite folie : dans le train, mes chaussures sont liquéfiées, mon pantalon est littéralement trempé et je suis obligé de secouer ma tête comme un vieux chien pour évacuer toute l'eau présente dans ma chevelure. Les gens me regardent comme si je débarquais de Pluton. J'ai envie de gentiment leur expliquer : « Vous savez, dehors, il pleut. On est en Belgique. Ça arrive. » Ou encore : « Sur Pluton, il n'y a pas d'eau*. »

Fríðr. — Le train entre en gare de Bruxelles-Midi et je suis toujours bel et bien mouillé. Fríðr (la navetteuse) sort en même temps que moi. Je lui dis : « Je me suis pris la pluie dans la tronche. Je n'ai jamais de parapluie. » Elle me regarde de haut en bas et me répond : « Je vois. » Je passe une partie du trajet de retour avec elle. Elle m'explique qu'elle travaille dans l'assainissement des sols, à Liège, depuis environ trois ans. Quand je lui raconte que ça fait plus de six ans que je fais cette putain de navette, elle s'exclame : « Six ans ! », puis me demande : « Et tu n'as pas envie d'habiter à Liège ? » Toujours la même réponse : ha non, Bruxelles est ma ville d'adoption, ma belle petite ville, dans laquelle je finirai mes jours et je ne la troquerai pour aucune autre ville dans ce monde de fous. (C'est sans doute là l'unique signe d'appartenance territoriale que l'on pourra déceler dans ce journal, avec peut-être ma maison d'enfance.) Plus tard, dans le tram, je lui renvoie la question : « Et toi, tu ne veux pas aller habiter à Liège ? » Elle me fait un grand non de la tête, un peu comme pour signifier « T'es taré ou quoi ? » Sublime décadence, la danse des panses, ministère de la Bière, artère vers l'Enfer... 

Au Parvis de Saint-Gilles, je lui explique que c'est là que je descends aujourd'hui (la prochaine fois, je lui dirai peut-être aussi que c'est là que je passe ma vie).
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* En fait, peut-être que si, justement !

Les petits paragraphes dominicaux (4)

Le vilain petit poney. — À l'anniversaire de mon petit-cousin Roberto, dans la maison de Fridric et de son épouse, ma cousine Chelsea (17 ans) : « Pour mes dix-huit ans, j'aimerais avoir un poney. Pas un cheval... Non. Je n'aime pas les chevaux... Non, vraiment, je voudrais un petit poney... C'est pas plus haut qu'un gros chien, un poney... Et ce poney, j'en ai une idée très précise : il serait très, très moche, mais ce serait mon poney... Un poney que j'aimerais malgré sa laideur, en quelque sorte. »
Le/la dulciné(e), le retour. — Au même anniversaire, mon oncle Tino, s'adressant à moi : « Et le mariage, c'est pour quand ? » (Ils sont tous à l'affût d'une compagne, c'est prodigieusement énervant.) Réponse : « Jamais, je suppose. Je suis contre le mariage... Déjà que pour la petite copine, c'est pas gagné alors... » Chelsea : « Et un petit copain, ça n'irait pas ? » « Non, mais c'est pas possible, vous en avez parlé en réunion de famille ou quoi ? » Il semblerait que rester aussi longtemps sans personne est socialement perçu comme anormal et qu'il leur faille donc trouver une sorte de circonstance atténuante.

Monstre. — Roberto a reçu des armes de guerre en plastique pour son anniversaire et joue en compagnie des deux autres enfants de la maisonnée : son voisin (muni d'une mitraillette) et Gaëlle (armée d'un couteau « à la Rambo »). Le voisin tire sur moi avec sa mitraillette... Comme je ne sais pas faire les choses à moitié (c'est tout ou rien), je mime ma mort tragique d'une manière très théâtrale, avec moult convulsions et hoquets réalistes, en tombant de ma chaise et tout et tout. Ensuite, je ne bouge plus et reste les yeux fermés pendant une bonne minute. Les trois enfants s'approchent de moi et j'en profite pour me réveiller et me relever d'un coup en gueulant : « Je être monstre ! Moi manger chair fraîche ! Moi manger petits enfants ! » Entre la peur et l'amusement, ils s'enfuient dans l'escalier. Je réitère l'expérience à de nombreuses reprises, à la grande satisfaction des trois gosses. La belle-mère de mon cousin : « C'est Hamilton qui s'amuse le plus dans cette histoire ! » — En effet, je m'amuse comme un gamin !

Immigration flamande. — Mon papa explique à ma famille maternelle : « Mon grand-père est venu s'installer en Wallonie vers l'âge de vingt ans. Il était électricien et a marié une paysanne, chose que sa famille n'a jamais accepté. Alors, par amour, il a renié ses parents, est parti s'installer dans le Hainaut et a complètement oublié ses racines flamandes. Il a eu treize enfants et leur a tous appris le français, mais pas un seul mot de flamand. C'est la raison pour laquelle mon père ne connaissait pas le néerlandais et que ça s'est perdu depuis lors... » Dommage !

Pleurs. — Gaëlle pleure à chaudes larmes : « Je ne veux pas rentrer chez maman, noooon ! Je m'amuse bien ici ! Je ne veux pas, je ne veux pas ! » C'est déchirant mais c'est le lot des enfants de la plupart des couples séparés, du moins je suppose...
Résolution de la crampe mentale par métaphore ferroviaire. À lire ce que j'ai écrit sur l'existence du Monde extérieur dimanche dernier, c'est à croire qu'étudier Wittgenstein pendant des mois ne m'a pas servi à grand-chose... (Tsss, tu n'avais pas écrit que tu n'en parlerais plus ? Si, mais je fais ce que je veux !) Dans De la certitude, le philosophe réfute de manière très subtile les arguments en faveur d'une telle pensée. Par exemple : « 339. Image-toi quelqu'un qui doit aller chercher son ami à la gare mais qui, plutôt que de simplement consulter l'horaire et, à une certaine heure, se mettre en route pour la gare, dise : "Je ne crois pas que le train va réellement arriver, mais je vais tout de même aller à la gare." Il fait tout ce que ferait une personne ordinaire, mais l'accompagne de doutes et de mauvaise volonté, etc. » Ce livre est sans doute un des meilleurs remèdes pour soigner le solipsisme. Néanmoins, il faut constamment que j'en relise des passages pour chasser ces vilaines pensées de mon esprit, un peu à l'exemple d'un médicament que l'on doit prendre à vie.
Îlot de normalité. Léandra : « Quand je suis chez eux, j'ai l'impression d'observer un îlot de normalité dans un monde de plus en plus désespérant de méchanceté et d'individualisme. » C'est la joie, ce soir, chez Léandra !
You're so free, you can buy the lie... — Léandra toujours : « Pour la majorité des gens, tu n'existes que si tu consommes... » Nouvelle voiture, nouvelle télévision, nouveau mobilier, nouvelle cuisine, etc. Projeter d'acheter une nouveauté technologique est presque devenu chez certains un véritable moteur d'existence, une raison de vie à part entière. « Et, dit-elle, chez ceux qui ne peuvent pas suivre financièrement et consommer comme les autres, cela crée de la frustration... » Je souris et elle me demande pourquoi. C'est parce que son discours me rappelle directement une très belle chanson du groupe punk néerlandais The Ex intitulée « Prism Song » (Turn, 2004), qui résume à la perfection cette mode du consumérisme forcené. Extraits : « Here's the soap that will set you free, cleaning up your visions of reality, and all the salesmen will agree: surround sound DVD is ecstacy! » La batteuse et chanteuse Katherina Bornefeld récite ensuite sur un ton monocorde une série de mensonges et de banalités que les publicitaires tentent de nous faire gober (avec un succès certain) : « Life can be sweet with those candy-bars. Increase your ego with that brand new car. Insure your safety, buy the lie, and buy and buy and buy and buy. (...) Fast food burgers slim your time. Send a present to your Valentine. Get your airmiles travel free. In September start your Christmas shopping spree. It's in the stars, be a millionaire. Conquer the world with new underwear. (...) Keep on track with the digital fun. Book in time for the winter sun. Get a free cell-phone, call all day. The next great prey is on its way. » 

Prism Song by The Ex on Grooveshark

Enterrements. — « S'il venait à mourir, irais-tu à son enterrement ? », me demande Léandra. Réponse : « Non, absolument pas. Je trouve que c'est très faux cul d'aller à l'enterrement de quelqu'un avec qui on n'a plus aucun contact. » « Et si c'était celui-là et non celui-ci qui mourrait, tu n'irais pas non plus ? » « Ha, dans ce cas, c'est un peu différent. C'est un vieil ami. J'ai vraiment été très proche, donc j'irais à son enterrement quand même... » Puis je rajoute : « D'ailleurs, si c'est moi qui venais à décéder, je suis presque certain qu'il viendrait lui aussi à mon enterrement... Enfin, si ça arrive, je compte sur toi pour me tenir au courant, hein... » (Rires.)

Quiétude, énervement, merchandising

Now we're swallowing the shine of the sun. — Dans le genre « mélodie introspective qui coupe le souffle tellement qu'elle est simple, belle et remplie d'une émotion non simulée » : la chanson « Runaway » de The National (High Violet, 2010), avec sa batterie effacée et juste ce qu'il faut de guitare, de piano, de cuivres et d'instrumentation délicate.

La première fois que j'ai entendu cette merveille, couché dans le noir de ma chambre, vers 4 heures du matin, entre l'éveil et l'endormissement, j'ai tout de suite pensé  —  allez savoir pourquoi ! — aux gargouillis d'un joli ruisseau dévalant l'atmosphère verte et éthérée d'une forêt luxuriante... Tout, dans la mélodie, me fait penser à l'eau remuante, aux cailloux, à la verdure... Ce qui est amusant, après lecture des paroles, c'est que ça parle un peu de ça... Non pas de ruisseau et de verdure au sens propre, mais d'un courant qui nous porte et contre lequel nous ne pouvons (ou ne voulons) pas lutter. Ça parle de la passivité avec laquelle nous vivons certaines situations (une relation ?) : nous ne prenons pas la fuite mais nous ne changeons rien. — Il y a tant de résignation dans cette chanson que ça me donne envie de chialer. — De bonheur ou de tristesse ? Un peu des deux sans doute.

Runaway by The National on Grooveshark

(Les versions live sont magiques également.)

David Vincent les a vus... — Pour lui, tout a commencé par une nuit sombre, le long d'une route solitaire de campagne... Ça y est ! Voilà-t-y pas que tout le monde s'excite à nouveau à cause de cette histoire de femme en niqab qui s'est rebellée contre les policiers qui voulaient la contrôler à Molenbeek. L'association islamiste radicale Sharia4Belgium défend l'affaire, raconte n'importe quoi et les médias nationaux ne parlent plus que de ça... Ma mère : « Si je vais en Iran, je dois suivre leurs coutumes... Eh bien ici c'est la même chose : ils doivent suivre les nôtres ! Qu'on les raccompagne aux frontières, ces gens-là, merde à la fin ! » (À noter que ma mère n'est jamais allée et n'ira sans doute jamais en Iran.) Mon père, quant à lui, parle de la « femme en kébab » (sic) et s'excite pas mal lors du repas du soir : « Ouais, toi, Hamilton, tu les défends, mais faut arrêter un peu aussi... Il y a une loi qui interdit de masquer tout son visage en rue, un point c'est tout ! » Il ne me traite pas encore d'« islamo-gauchiste » ni de « bobo bien-pensant » mais nous ne sommes plus très loin de cette novlangue fourre-tout.
D'où vient ce discours intolérant, cette haine, cet énervement généralisé ? Ma famille, issue de la gauche syndicale, ne parlait pas de cette façon il y a vingt ans. Ils ne m'ont absolument pas éduqué comme cela (heureusement d'ailleurs). Je ne peux m'empêcher de penser à la télévision comme étant la principale cause de ce changement de mentalité, mais sans doute est-ce plus complexe... Sans doute est-ce tout un environnement social et économique qui crée ce genre de discours.

Comment leur expliquer, à mes parents et à d'autres, sans qu'ils ne s'énervent sans même m'écouter, que je ne défends en aucun cas le port de ce type de vêtement religieux (pour tout dire, ce ne sont pas mes oignons) et encore moins le discours d'une association islamiste extrémiste ? Comment leur expliquer que ce qui m'énerve dans cette histoire, c'est simplement l'importance médiatique démesurée donnée à ce fait divers, un peu comme si les fondamentalistes islamistes et les femmes intégralement voilées étaient légions en Belgique et Sharia4Belgium représentatif de la communauté musulmane (c'est tout aussi couillon que de dire que les extrémistes de l'association Belgique et Chrétienté représentent l'ensemble de la communauté chrétienne).

Par pitié, laissez-moi vivre en paix et écouter tranquillement ma musique, loin de votre monde colérique, de vos discours haineux qui puent l'extrême droite à peine camouflée !

« Zoobles ». — À divers moments de la soirée, Gaëlle joue avec son nouveau jouet favori. Elle explique au néophyte que je suis : « En fait, ça s'appelle un "Zooble"... Ou alors un "Bakugan"... On peut dire les deux. » La chose consiste en un œuf coloré de trois centimètres de diamètre environ. Lorsque l'on pose la partie aimantée de cette petite boule sur une surface en métal, elle s'y attache et s'ouvre d'un seul coup, révélant la figurine d'un animal ressemblant à un lapin, avec ses longues oreilles, son nez, ses pattes... Je n'irais pas jusqu'à dire que c'est un trésor d'ingénierie, mais c'est quand même pas mal foutu... Un jour, il faudra que j'en démonte un pour observer le mécanisme à l'œuvre, et aussi que je filme l'ouverture en slow motion...  — J'ai plein de beaux projets en ce moment : y a pas à dire, ma vie est palpitante !

Psilocybine

L'écrit électronique pour les nuls. — À chaque fois que j'assiste à ce genre de journées d'étude, j'ai comme l'impression d'écouter les mêmes personnes réciter les mêmes communications sur les mêmes sujets, à savoir : les métadonnées, la numérisation de documents anciens, la légalité d'une signature électronique, les techniques de tri au sein d'une circonscription judiciaire de Haute-Alsace, le Web 2.0, le Dublin Core (qui est l'avenir de l'Homme, à ce qu'il paraît) et l'apport des Zéta-Réticuliens à la civilisation technologique états-unienne entre mars 1996 et septembre 1998, période durant laquelle ces extraterrestres — en orbite autour de la Lune et cachés à des centaines de kilomètres de profondeur à l'intérieur des bases secrètes qu'ils ont construites au Pôle Nord il y de cela très, très longtemps, alors que l'être humain n'était encore qu'un couillon s'essayant lamentablement à percuter un ridicule silex contre une roche ferreuse afin de créer une minuscule étincelle — ont été le plus actifs en matière de communication technoscientifique.

Donc voilà : ce matin et cet après-midi, dans une des salles de conférence de la Fondation universitaire, à Bruxelles, j'écoute avec attention huit orateurs expliquer, en gros, que nous avons encore énormément de travail à effectuer avant d'arriver à la perfection en termes de sauvegarde, de conservation et d'indexation d'un écrit électronique. Parce que, nous dit-on à différents moments, toutes nos techniques de stockage (sur disque, sur bande...) sont de la merde en barre très mauvaises, sauf peut-être la technique du gravage sur verre, mais personne ou presque ne l'a jamais utilisée et c'est bien dommage d'ailleurs — du moins c'est ce qu'on dit, je crois, dans les milieux autorisés.

Comme souvent en pareille occasion, je passe une partie de la journée en compagnie d'Adélaïde-Anne, une consœur historienne qui s'amuse également à participer de temps à autre à ce genre de colloque. (Par contre, Doëlle n'est pas là.) Je croise en outre de nombreuses connaissances (historiens, archivistes, infodociens), car ce monde est un très petit monde. « Hé ! Hamil, ça va ? », « Salut Hamilton ! », « Ha, je me doutais que tu serais là ! », « Et alors, comme ça, tu quittes l'association ? », etc. Comme d'habitude, il me faut toujours un petit moment pour être à l'aise, pour redevenir moi-même et pour dire bonjour d'un air qui ne suscite pas l'interrogation.

Je n'ai pas l'impression d'apprendre grand-chose mais je ne m'ennuie pas pour autant... Je me rends compte durant cette journée qu'il est possible d'expliquer une jurisprudence en matière de signature numérique de façon à la fois simple et comique (communication n°2) ; qu'il existe une exposition intitulée « Futur antérieur » qui mériterait un article à elle toute seule et dont il sera par conséquent peut-être question une autre fois (communication n°4) ; que l'on peut utiliser (ou ne pas utiliser) la cryptographie à des fins de signature électronique (communication n°7)...

Discussions. — À la colocation, chez Mary. J'y rencontre pour la première fois Béatrice, la compagne de Kevin l'Australien (qui n'est pas là ce soir), ainsi que Lívia, une copine hongroise de Mary. Présents également, deux autres colocataires bien connus de nos services : Jerry et Fabien...

Béatrice est une très vieille amie de Mary. Elles ont presque le même âge, se connaissent depuis l'école primaire mais ne s'appréciaient pas tellement lorsqu'elles étaient enfants : il semblerait que Mary, petite fille, était assez autoritaire (hem)... Béatrice étudie la psychologie à Louvain-la-Neuve...
« Ha ? Et quelle spécialisation ? demandé-je. Psychologie clinique ? Logopédie ?
— Tu t'y connais en psychologie ?
— Pas vraiment. Enfin, un peu...
— En fait, je voudrais me spécialiser dans la psychologie cognitive et comportementale...
(Je me rappelle l'échange dans le train avec César II...)
— Ha, tu te spécialises dans le post-béhaviorisme ?
— Euh... Oui, c'est ça... »

Lívia ne parle pas beaucoup de la soirée. Elle paraît extrêmement fatiguée. Pendant un long moment, après le repas, elle disparaît je ne sais où avec Mary. Quand elle revient dans la salle à manger, je suis en train d'essayer de convaincre les trois convives restants qu'Alan Turing était un putain de génie, un des mathématiciens des forces alliées qui a le plus contribué à casser cette saloperie de code Enigma, et qu'il a raccourci la Seconde Guerre mondiale de plusieurs années bla-bla-bla. Lívia me lance : « Ha ! Tu devrais visiter Bletchley Park, en Angleterre... 
— Ha bah oui, en effet, faudrait que j'y aille un jour...
— C'est quoi, Bletchley Park ? demande Fabien.
— Un... comment dit-on ? A mansion ?
— Un manoir...
— Un manoir où ils ont essayé de... euh... déchiffrer le code secret allemand, Enigma...
Ils ont regroupé plein de gens différents là-bas, des mathématiciens, des philologues, des cruciverbistes, des joueurs d'échecs, pour essayer de percer Enigma, la machine de guerre cryptographique allemande...
J'y suis allée avec mon copain, il n'y a pas longtemps... J'ai vu les bombs... Les bombes...
—  Les bombes ?
(Tout le monde a l'air intrigué, c'est sympa...)
— Ce sont les... euh... les ancêtres des computers... Des machines qui donnaient le cipher allemand du jour...  
— C'étaient grosso modo des ordinateurs archaïques qui pouvaient tester des millions de séquences de code par jour, afin de trouver la clé...
— Tu n'es pas obligé d'aller à Bletchley, conclut Lívia, tu connais déjà toute l'histoire ! »
(C'est quand même passionnant !)

Lívia et Béatrice sont rentrées chez elles. Mary et Jerry fument dehors. Je me retrouve seul avec Fabien et la discussion part en roue libre... J'adore quand ça se passe de cette manière. Ça me fait penser à Léandra... Je crois d'ailleurs qu'elle s'entendrait bien avec ce gars, tout compte fait. Et je pense que le Fabien en question, de prime abord très difficile d'accès, vaut la peine d'être connu. Il lit en ce moment une biographie de Nietzsche et raconte : « Ce qui est très intéressant chez ces philosophes, c'est qu'ils arrivent à vivre entièrement dans leur système de pensée... ». Je lui dis qu'il devrait lire la biographie de Wittgenstein.

Pourquoi en venons-nous à parler des pensions privées, je n'en sais rien. Toujours est-il que je lui annonce que, par principe, je refuse de cotiser à ce genre de système parce que la retraite devrait être payée de la même manière par tous et pour tous, et puis c'est tout... Mais j'ajoute par ailleurs (et c'est là que ça devient marrant) : « De toute façon, dans l'improbable éventualité où je voudrais souscrire à une pension privée, je me dis que je n'arriverai jamais à l'âge de la retraite : je mourrai bien avant !
— Pourquoi ? Tu as des raisons de penser que tu vas mourir bientôt ?
— Non, une simple intuition...
— C'est curieux.
— De toute façon, ça ne sert à rien de traîner son corps des années durant et de le voir s'amenuiser peu à peu...
Quelle drôle de façon de voir les choses. La plupart des gens ont tendance à vouloir vivre le plus longtemps possible...
— Quel intérêt ? Le fait que nous vivons ici et maintenant et que nous pouvons discuter de telles choses est extrêmement intéressant mais c'est totalement absurde. Sur l'échelle de l'Univers, ça n'a aucun sens... Alors, rallonger sa vie de trente ou quarante ans n'a aucun sens non plus.
— Je connais de vieilles personnes très heureuses... Et elles ont acquis une certaine sagesse au fil du temps...
— Une sagesse ? Qu'importe la sagesse... C'est quand on est jeune qu'on révolutionne le monde. Avec la vieillesse vient la paralysie de la pensée... Je ne veux pas être vieux... »
(C'est quelque chose qui me terrifie, bien plus que le néant : non pas la vieillesse de corps, mais bien la vieillesse de l'esprit.)

Fin de soirée. Jerry parle de l'expérience fabuleuse qu'il a eue à plusieurs reprises en absorbant des champignons hallucinogènes : « C'est incroyable. Quand tu vis ça pour la première fois, tu regardes le Monde avec de grands yeux émerveillés... Et quand tu en prends les fois suivantes, tu reconnais la sensation et tu te dis : "Chouette, ça y est, ça recommence !" Quand tu es sous l'effet des champis, tu regardes, tu entends, tu goûtes, tu sens tout de manière exacerbée. Tu es capable de t'extasier sur chaque brin d'herbe pris séparément. Tout ce que tu manges possède beaucoup plus de goût que d'habitude. Et tu développes une logique parallèle que jamais tu ne développerais en temps normal. »

Mais c'est qu'il donnerait envie d'en prendre, le salopiaud ! Je mets une option sur le projet, tout en redoutant les pensées qui pourraient se libérer si je venais à ingérer un tel désinhibiteur.

« Oh, I was in a dark age... »

Mary sort de la Maison du Peuple en me lançant, un peu exaspérée : « T'as remarqué certaines des meufs dans ce café ? On a l'impression qu'elles parlent à un miroir ! » Ce que veut dire Mary, si j'ai bien compris, c'est que la personne avec qui ces dames « discutent » n'existe pas vraiment à leurs yeux. Elles sont en représentation. Elles parlent en faisant des mimiques qu'elles ont sans doute répétées, seules, à l'infini ou presque, devant le miroir de leur salle de bain. Je n'ai pas spécialement remarqué ce comportement aujourd'hui, absorbé que j'étais, avant l'arrivée de Mary, par mon écran d'ordinateur, mais c'est évidemment quelque chose que j'observe de manière récurrente là-bas comme ailleurs, chez les hommes comme chez les femmes : des comportements factices, des visages qui tentent tant bien que mal de cacher la fausseté des sentiments, pour plaire, convaincre, manipuler, etc.
Histoire de changer un peu les habitudes, nous décidons d'aller boire un verre au Bar du Matin, à presque exactement un kilomètre de là. Mary veut absolument prendre sa voiture pour y aller. Résultat : nous tournons, tournons, tournons à la recherche d'une place. Garage, garage, emplacement réservé, garage, emplacement pour handicapé, garage, garage... Mary finit par se garer près de la place Van Meenen. Je ne comprends pas l'intérêt d'utiliser une voiture dans pareille situation, mais elle me lâche : « Hé, Hamil, j'en ai besoin, moi, de cette voiture ! Je n'ai plus d'abonnement STIB, hein... » (Je jure que j'essaie souvent de comprendre cette logique du « tout en voiture » avec des résultats plus que mitigés, je l'avoue.)

« Un ami m'a fait découvrir un chouette groupe hier... Ça s'appelle Other Lives... Tu connais ?
— Putain, Hamil, mais tu me prends pour une débile ou quoi ? Évidemment que je connais ! Je suis même allée les voir en concert avec Gondry !
— Ha bon... Ben moi qui croyais te faire découvrir quelque chose...
— Ils sont connus, hein...
— J'ai écouté en boucle leur clip "For 12" cette nuit, et j'ai adoré...
— Ma préférée sur le dernier album, c'est... Ha merde, je ne me rappelle plus du titre...
— "Desert" ? "Dust Bowl III" ?
— Non. Je sais que c'est la septième...
— Ha.... Attends, suffit de regarder sur mon baladeur. Voilà : "Old Statues"...
— Oui, c'est ça, "Old Statues" ! »

Dans « For 12 » (Tamer Animals, 2011), le chanteur Jesse Tabish joue à l'astronaute solitaire façon 2001. On retrouve même une référence au fameux monolithe, sauf qu'ici il s'agit d'un prisme triangulaire. Musicalement, le groupe est souvent comparé à Fleet Foxes mais il y a aussi, indubitablement, des accents du grandiose Sophtware Slump de Grandaddy ou encore de l'exceptionnel Space Oddity de Bowie : grandes envolées aériennes, évocation mélancolique de la solitude des grands espaces, ce genre de choses... Oh, I was in a dark age, searching for the ones in my mind... I'm so far away...

« Tu veux venir manger chez moi demain soir ? J'ai invité ma copine Béatrice... Celle qui est en couple avec Kevin, l'Australien... Tu vois ?
— Ha oui, je vois très bien. On avait été boire un verre au Corto avec lui, après le concert de ta travailleuse cubaine au Tavernier...
— Tu veux passer ?
Je n'ai absolument rien de prévu ce vendredi soir donc oui, c'est une bonne idée !
— Y aura aussi une copine hongroise, normalement...
— Ha d'accord, super... »
(Si Mary n'était pas là pour l'instant, ma vie sociale serait aussi aride que le désert d'Atacama.)