Archives annuelles : 2012

"Her surprise surprised me"

En guise de préambule, une "réponse" de l'ami Ludwig — ça faisait longtemps, tiens — 1) à l'idéalisme de Berkeley, 2) à l'ultra-scepticisme à l'encontre du monde matériel et 3) mais de manière plus lointaine évidemment au "simulacre de réalité" et au gnosticisme présent de manière constante dans les romans de Philip K. Dick (voir l'article d'hier) :
«  420. Mais ne puis-je pas imaginer que les hommes qui m'entourent sont des automates, qu'ils n'ont pas de conscience, même si leur manière d'agir reste la même qu'à l'ordinaire ? Si maintenant — seul dans ma chambre — je me représente une telle situation, je vois les gens vaquer à leurs occupations, le regard fixe (un peu comme en état de transe) — l'idée est peut-être légèrement inquiétante. Mais essaie donc de t'en tenir à cette idée dans tes relations quotidiennes avec les autres, dans la rue par exemple ! Dis-toi : "Tous ces enfants ne sont que des automates ; toute leur vitalité n'est qu'automatisme." Alors ces mots ne te diront plus rien, ou il naîtra en toi un sentiment d'étrangeté, ou quelque chose de voisin. (...) » (Recherches philosophiques, Gallimard, 2004)

Cette pensée rejoint la charge de Bertrand Russell contre le solipsisme, dans son livre Human Knowledge: Its Scope and Limits (1948) — tu te répètes, Hamilton ! Pour Russell, le solipsisme est psychologiquement impossible à soutenir. Russell utilise entre autres l'argument suivant : quelqu'un qui ne croit pas en une réalité extérieure à lui-même se trouve confronté à un paradoxe quand il communique avec quelqu'un d'autre (car pourquoi communiquer avec quelqu'un si on considère sa propre conscience comme seule réalité tangible ?). Pour expliciter ce paradoxe, il utilise un exemple comique (Russell est plus marrant —  et philosophiquement plus accessible aussi —  que Wittgenstein) :

«  As against solipsism it is to be said, in the first place, that it is psychologically impossible to believe, and is rejected in fact even by those who mean to accept it. I once received a letter from an eminent logician, Mrs. Christine Ladd-Franklin, saying that she was a solipsist, and was surprised that there were no others. Coming from a logician and a solipsist, her surprise surprised me.  »

J'ai dans l'idée d'écrire, un jour prochain, un article entièrement dédié à la philosophie dans l'univers de la science-fiction... Un sujet très fécond car en S.-F. littéraire, tous les grands courants de la philosophie sont représentés dans — au bas mot ! — un livre phare. Les idéalistes ont leurs idoles ; les matérialistes ont leurs dieux : dans la science-fiction, il y en a pour tous les goûts !

* * *

La matinée, je travaille à Bruxelles. Aux alentours de 10 heures, mes collègues Wynka et Sylvette doivent débarquer en camionnette en bas de mon appartement pour charger un lot de sept caisses d'archives anarchistes cédées par Zapata (ou plus exactement par l'association dont il est un des membres actifs) et stockées depuis des mois dans la chambre de ma fille. Pendant une demi-heure, je m'esquinte à descendre quatre étages d'escaliers avec à chaque fois une lourde caisse en mains — ne pas sous-estimer le poids de l'anarchisme. Je dépose le tout dans le hall d'entrée de l'immeuble afin que la camionnette, à son arrivée, n'ait pas à stationner trop longtemps en bloquant la rue. Une caisse se déchire en bas de l'escalier, répandant sur le sol tout son contenu, à savoir une centaine de revues anarchistes italiennes — la pensée anarchiste repose sur la destruction, parfois.

Mes collègues arrivent vers 10 heures, comme prévu. Nous chargeons rapidement le petit fonds d'archives dans la camionnette. Ensuite, nous rejoignons les locaux du PTB bruxellois pour charger un autre fonds : celui que je suis allé trier le vendredi 10 février en compagnie de Christiane et de Sylvette. Pour finir, nous repartons vers le boulot, dans la banlieue de Liège, non sans quelques problèmes pour quitter Bruxelles. À cause d'un GPS mal foutu ("Serrez à gauche. Serrez à droite. Tournez à gauche puis directement à droite. [...] Faites demi-tour dès que possible...") et de travaux dans le Centre-ville, nous tournons pendant une demi-heure à la recherche de l'autoroute.

* * *

Au Potemkine, grande salle du bas. C'est la fameuse soirée "jeux" du mardi. Vue de loin : la dame qui n'arrête pas d'arpenter le café pour expliquer les règles des divers jeux aux participants. Je suis seul ; je ne joue pas ; elle ne m'emmerde pas. J'écris ma journée d'hier sur le petit PC prêté par Léandra. Ils ont de la Chimay triple au fût mais seulement en 25 centilitres. (Et dire qu'Emily critiquait ce café pas plus tard que la semaine dernière !) Ils ont également augmenté considérablement leurs prix. Autre détail qui a son importance : le Potemkine est le seul café que je fréquente qui a le bon goût de passer du Can. Ainsi, en cours de soirée : "Moonshake" (ooooooh !).

Moonshake by Can on Grooveshark

Un des serveurs (celui qui, le 25 janvier, avait remarqué que j'étais passé de la Mc Chouffe à la Biolégère Dupont) fait le tour des tables avec un plateau pour ramasser les verres. Il me reconnaît et me lance un :

« Bonsoir !
— Salut ! Ça va ?
(Il fait tomber un verre vide, qui se fracasse au sol et éclate en mille morceaux.)
— C'est l'émotion ! », me dit-il.
(Ha bon ?)

* * *

« Hey !
(Je retiens la page de mon livre à l'aide du fil de mes écouteurs.)
Yep ?
Hey, salut ! Tu connais Diamant, la station ?
— La station près de Montgomery ?
— Ouais, dans le mille, mec ! Diamant, ce coin-là, quoi...
— Ouaip, je connais... Enfin, je vois très bien où c'est.
— Le 3 qui passe ici, il s'arrête bien par là ?
— Oui, mais faut changer de tram à Churchill pour continuer la route...
— C'est quoi ça, c'te plan de merde ? La STIB ! Putain, pfff...
— Le tram n'est plus direct, en fait. Faut prendre un 7 à Churchill, je crois, pour continuer...
Haaan ! C'est pas possible.
— Ouais. Moi aussi je trouve que c'est nul comme plan.
— Le métro, là, en bas, il a un problème, mon gars.
— S'passe quoi ?
— J'veux pas le savoir. C'est leur problème. Je veux rentrer, c'est tout. T'as vu le futal que je porte, mec ? C'est pas un truc pour sortir, ça... On m'a déposé en voiture ici puis je devais reprendre le métro direct, t'vois ?
Ouaip, je compatis...
— Et en plus il n'arrive que dans 12 minutes, le 3 ? C'est bien ce qu'il dit le panneau, là ?
— On dirait bien.
— Bordel.
— Et le 4, qui arrive, maintenant, il...
— ... Il passe par Vanderkindere et...
— Merci, mec. Je vais voir ça avec le chauffeur !  »

La réalité qui fuit

Ce lundi, mon train effectue un arrêt exceptionnel à Leuven et, pour cette raison (entre autres), arrive en retard à Liège. Comme d'habitude, je fais la file à l'accueil de la gare des Guillemins pour recevoir une attestation de retard. La petite navetteuse ronchonne, que je commence à connaître à force de faire la file avec elle pour recevoir ce bête papier, se trouve devant moi. Elle se retourne, me fait un clin d'œil et demande une deuxième attestation à mon intention. Puis elle me dit, avec un grand sourire sardonique :
« Tiens, vous savez pourquoi le train est en retard aujourd'hui ?
— Oui, parce qu'on a fait un arrêt à Leuven...
— En effet, mais pourquoi a-t-on fait un arrêt à Leuven ? Vous ne le devinerez jamais !
— Ha non, je ne sais pas.
— C'est à cause de trois gugusses qui ne sont pas foutus de savoir que leur train ne s'arrête pas à Leuven.
— Mais pourtant le contrôleur l'a clairement dit à Bruxelles-Nord, comme d'habitude !
— Hé oui, mais voilà : ces messieurs devaient aller à l'aéroport et n'écoutaient pas les annonces. Le train a donc fait un arrêt exceptionnel simplement pour qu'ils puissent prendre une correspondance vers Zaventem et ne ratent pas leur avion !
Woaw, ça c'est du service ! »
(La SNCB, une longueur d'avance... et des arrêts en plus.)
* * *


Ce soir, je suis invité à un souper chez Léandra. J'arrive à 19 heures pile, avec quatre Orval dans mon sac (ben voyons !). Jonas et Andrew sont également invités et arriveront un peu plus tard. Léandra nous prépare un repas japonais ou à tout le moins asiatique à base d'émincés de bœuf, de courgette, de gingembre, d'ail, d'oignons nouveaux, de tomates cerises, de champignons, de saké et de nouilles. Je l'aide d'abord à couper la courgette en de fines lamelles. L'exercice est périlleux : malgré le fait que j'adore cuisiner, je n'ai jamais été fichu d'éplucher un légume ou un fruit correctement (c'est-à-dire sans en perdre la moitié de la chair au cours de l'épluchage). Plus tard, j'aide également Léandra en tranchant ses tomates en deux parts égales. Je me sens d'une utilité monstre.

Jonas débarque alors que je coupe les tomates. Il me parle d'une émission radiophonique, sur France Culture, intitulée "Mauvais genres". Andrew l'a déjà évoquée à plusieurs reprises ("Il faut vraiment que tu écoutes cette émission ! Tu adorerais !" m'a-t-il déjà dit). Les sujets abordés sont en effet des plus intéressants ("deux heures de polars, mangas, comics, et autre littérature érotique et fantastique").

La dernière émission en date est consacrée à Philip K. Dick, un de mes auteurs de science-fiction favoris, maître de l'idéalisme terme à prendre ici dans son sens purement philosophique appliqué à ce genre littéraire. Tout (ou presque) dans l'œuvre de Dick est lié à la perception de la réalité et à son détournement — "Et si notre monde n'était qu'un simulacre ?", "Et si la réalité n'était qu'un décor ?" : ce genre de questions... La plupart de ses romans mettent en scène un héros ordinaire qui voit le monde de prime abord normalement mais qui, après un événement déclencheur, commence à se poser de sérieuses questions par rapport à ce qu'il perçoit, jusqu'à ce que sa réalité s'écroule et qu'il se rende compte de ce qui se trouve derrière la barrière de l'illusion Dick applique là une version moderne de la caverne de Platon ; c'est le George Berkeley de l'anticipation — son œuvre, c'est un Matrix ou un Truman Show avant l'heure (en beaucoup plus complexe)...

Jonas adore la science-fiction. Moi aussi. Pour une fois que je peux échanger des vues et des idées sur ce sujet, je ne m'en prive pas. Plusieurs romans de Philip K. Dick sont ainsi évoqués dans le courant de la soirée : Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? [1968] (à l'origine du film Blade Runner) ; Le Maître du Haut Château [1962] (une uchronie dans laquelle l'Axe a gagné la Seconde Guerre mondiale et se partage le Monde ; les Japonais contrôlent la côte Ouest des États-Unis mais un écrivain, retranché dans sa résidence, raconte une tout autre histoire : celle de la victoire des Alliés) ; Ubik [1969] (dont est tirée la célèbre maxime : "Je suis vivant et vous êtes morts", qui est également le titre d'une biographie de Dick par Emmanuel Carrère)... Par ailleurs, je conseille à Jonas Le temps désarticulé [1959], car ce roman traite de manière oblique d'un sujet qu'il semble apprécier (c'est le moins qu'on puisse dire), à savoir la cryptanalyse.

Un autre point abordé est la similitude entre une partie du Bateau ivre d'Arthur Rimbaud et la réplique finale du réplicant Roy Batty dans Blade Runner, réplique qu'il lance à Deckard juste avant de mourir. Apparemment, je ne suis (évidemment) pas le seul à avoir fait cette comparaison. Cette influence du Bateau ivre sur une œuvre de science-fiction n'a rien d'étonnant, ni même d'original : Cordwainer Smith avait déjà utilisé ce poème dans une de ses nouvelles du cycle des Seigneurs de l'Instrumentalité, nouvelle dans laquelle un certain Artyr Rambo haha ! traverse ce curieux médium qu'est l'Espace3 dans le simple but de retrouver son amoureuse. À son retour, il ne peut déclamer que des parties du célèbre poème... (Un superbe hommage, qui devrait être lu par tous ceux qui considèrent — à tort la science-fiction comme une sous-littérature).

Le Bateau ivre de Rimbaud (extrait)

« J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
— Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer ! »

Blade Runner de Ridley Scott, dernière tirade de Roy Batty

« J'ai vu tant de choses que vous, humains, Ne pourriez pas croire. 
De grands navires en feu surgissant de l'épaule d'Orion ! 
J'ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, 
Briller dans l'ombre de la Porte de Tannhäuser !
Tous ces moments se perdront dans l'oubli,
Comme les larmes dans la pluie. (...) »

* * *

Andrew revient sur notre passé de cow-boys. Il explique à Jonas qu'à chaque fois que nous conduisions un troupeau dans l'Ouest sauvage — et nous en avons conduits, des troupeaux ! —, un animal ressortait toujours du lot, une bête avec qui nous nouions des liens particuliers. (Hé ! Le pervers qui rigole, là, au fond : t'es repéré, hein !) Ainsi en est-il d'une vache dont le souvenir vibrant résonne encore dans ma mémoire de manière vivace, même après les vicissitudes bigarrées de l'espace et du temps : un brave bovidé qui portait le doux nom de Bertha et que nous appelions affectueusement "la grosse Bertha" (elle était d'origine allemande).

Léandra (ou Andrew — je ne sais plus) utilise à un moment dans une phrase l'expression "avoir un tropisme". C'est Igor qui, apparemment, use et abuse de ce terme, au point d'avoir initié un effet de mode dans son entourage. "Tropisme" est ici utilisé dans le sens de : "attirance irrésistible pour [quelqu'un ou quelque chose]". Exemple : "J'ai un tropisme pour les Suédoises" ou : "J'ai un tropisme pour le café". C'est sympa à placer dans une discussion de salon mais, la plupart du temps, je trouve que ça fait pédant, sans plus... D'autant que ce mot (qui désigne à l'origine un processus de croissance à la fois physique et chimique touchant les végétaux) possède une définition assez précise : au sens figuré, un tropisme est une force inconsciente et irrésistible qui pousse quelqu'un à agir d'une certaine façon (André Gide). Peut-on dès lors dire que l'on "a un tropisme pour" ? Peu importe !

Après cette chouette soirée et ce repas délicieux, Andrew et moi laissons Léandra et Jonas vaquer à leurs occupations. Andrew est exténué et a commandé un taxi pour rentrer chez lui. Je comptais prendre un tram, pour me dire à la dernière minute que c'est somme toute un peu con... Je profite donc de la présence du taxi pour revenir chez moi en triple vitesse...

Villes et chevaliers

Je me réveille plusieurs fois cette nuit. J'ai gardé en mémoire deux bribes de rêve... Ou plutôt : ces bribes de rêve sont réapparues au cours de la journée. Des éléments — dont j'ai oublié la teneur par contre, c'est ça qui est drôle ! — me les ont remises en mémoire. 

Première bribe : je suis de nouveau à Disneyland® Paris, avec la même "équipe" que la dernière fois. Nous sommes aux Walt Disney Studios® et Walter veut absolument retourner dans la Tour de la Terreur (l'ascenseur infernal qui tombe en chute libre, voire "plus que chute libre"). Je demande : "On n'irait pas plutôt essayer la montagne russe qu'on n'a pas eu le temps de tester la dernière fois ?" — Walter : "Tu es certain que tu ne préférerais pas l'ascenseur ?" (Je suppose que ce rêve est en rapport avec l'ascenseur dans Le Roi et l'Oiseau, que j'ai revu hier avant de m'endormir.)
Seconde bribe : je marche dans une ruelle de Bruxelles. J'arrive à un petit carrefour. Sur un autre trottoir, de l'autre côté du croisement, j'aperçois Christelle en compagnie d'un très grand type tout mince. Je crois qu'ils se promènent main dans la main mais je fais semblant de ne pas le remarquer. J'essaie de les éviter, mais Christelle arrive en face de moi et me dit, avec son "air habituel" : "Et quoi, tu me nies, maintenant ?". (Le compagnon d'une amie vient secouer mon esprit jusque dans les profondeurs de mon sommeil — au secours !)

* * *

Walter organise un après-midi "Colons de Catane avec extensions" (un jeu de société allemand bien connu) à son appartement. Marrant : il habite au 21 — à la boîte 21 , comme dans le roman. Pour l'occasion, il a invité son frère Ronald, sa belle-sœur Valière et Emily. Ronald ressemble un peu à FBsr mais en blond. Il a également des airs d'Arnold, mon colocataire polytechnicien du temps de l'université. Il a le même rire que Walter et aussi, pour condenser, la même forme d'intelligence empreinte d'ironie. Valière est une brune aux yeux bleus, sympathique, souriante, à l'esprit vif. Nul besoin de décrire Emily — personnage récurrent de ce blog. Je me contenterai donc de résumer son état : toux sèche, respiration difficile à la lisière de l'asthme et nez bouché. Elle a, dit-elle, "fait un gros effort pour venir coûte que coûte à cet après-midi jeu." 

Sur le divan de Walter, se trouvent toutes les extensions (ou presque) du jeu de Klaus Teuber : "Les Marins de Catane", "Villes et chevaliers", ainsi que les extensions pour cinq-six joueurs. Sur la table, est déjà installé le plateau "Villes et chevaliers". Les marins, ce sera pour une prochaine fois... 

J'ai apporté des bières (deux Orval et trois Westmalle triples) et je suis le seul à en boire. Emily a amené un "tourteau fromager", une spécialité de sa région (le Poitou-Charentes) : un drôle de cheese cake très léger dont la croûte est totalement brûlée. C'est la deuxième fois que j'en mange. Walter, de son côté, a prévu du thé, du café et un gâteau aux noix de pécan, très bon mais beaucoup plus lourd à digérer que le tourteau... 

* * *

Les différences avec le jeu original sont nombreuses, nécessitant la lecture complète des nouvelles règles, à voix haute, par Walter. Nous prenons donc une petite heure pour les assimiler avant de jouer. Les principales nouveautés sont les suivantes : l'utilisation d'un troisième dé ; la nécessité d'atteindre 13 points de victoire (au lieu de 10) pour gagner ; l'arrivée fréquente, par bateau, de barbares qui tentent de détruire les villes ; la perception de trois nouvelles ressources secondaires (papier, tissu et monnaie) qui donnent la possibilité de se développer dans trois secteurs différents (la culture, le commerce et l'armée) remplaçant les cartes "développement" ; la création de métropoles (ayant notamment pour effet d'augmenter les points de victoire) et de remparts (augmentant le nombre de cartes protégées lorsqu'un "7" tombe au dé) ; la présence, chez chaque joueur, de chevaliers (qui peuvent attaquer d'autres chevaliers, déplacer le voleur présent sur une tuile adjacente, se défendre contre les brigands ou encore couper une route ennemie). En outre, comme nous jouons à cinq, nous avons droit à un plateau de jeu élargi, avec plus d'hexagones.

Face à ces nouveaux mécanismes, une nouvelle stratégie est de mise. Les anciens "trucs" ne fonctionnent plus aussi bien. Nous devons donc tous tâter le terrain et certains joueurs sont plus doués que d'autres face à la nouveauté. Ainsi, la première partie est gagnée haut la main par Walter, qui construit rapidement ses villes et amasse de nombreux points de victoire en défendant Catane à lui tout seul avec ses chevaliers ; la seconde partie est remportée par Emily, plus ou moins pour les mêmes raisons. 

Ces deux parties terminées, il est déjà presque 22 heures. Le frangin et sa femme s'en vont. Emily aussi. Walter me propose un "dernier" — hem ! — verre dans le quartier du Cimetière d'Ixelles. Pourquoi pas ? Emily nous y dépose en voiture et nous terminons la soirée à deux au Corto. Lorsque je reprends mon dernier bus (celui de 23h32), j'ai en tête cette époque où, systématiquement, chaque lundi et chaque jeudi, je reprenais ce bus après "un verre" en compagnie des "autres".

Cet ascenceur terrifiant...

Ce qui est chouette avec les journées durant lesquelles il ne se passe pas grand chose, c'est qu'elles se décrivent très rapidement.

Ce week-end est "libre" : c'est le troisième week-end du mois, celui pendant lequel ma fille reste auprès de sa maman. Alors que je devrais en profiter pour pratiquer une série d'activités rafraîchissantes (aller à la mer, faire de la course à pied, pêcher, dessiner, chasser le buffle pourpre...), je m'ennuie à mourir et j'en viens à espérer que ces deux journées se termineront le plus vite possible afin que je puisse retourner au travail et au moins faire quelque chose de constructif. — Rectification : croire que je fais quelque chose de constructif.

Donc voilà : vers midi, je m'installe à la Maison du Peuple avec mon PC et j'y reste jusqu'à 21 heures. Durant ces neuf heures, j'ai cinq contacts avec l'humanité : avec Léandra qui me passe un coup de fil pour me proposer d'aller au carnaval de La Louvière le 18 mars (ce qui ne sera pas possible), avec mon papa au téléphone, avec une jeune femme qui me demande de surveiller ses affaires à chaque fois qu'elle va fumer une clope dehors, avec une demoiselle au bar qui me bouscule pour commander avant moi et avec un homme qui me demande s'il peut prendre la chaise en face de moi. 

De retour à l'appartement, que faire ? Certainement pas dormir (il n'est que 21h30). Regarder un dessin animé ? Je me souviens alors d'une discussion dans le train avec Yama et Flippo (discussion que je n'ai pas inscrite dans ce journal — je ne sais donc plus quand elle a eu lieu précisément). Yama disait avoir revu deux films d'animation culte : Le Roi et l'Oiseau de Paul Grimault (1980) et Les Voyages de Gulliver de Dave Fleischer (1939). Ce soir, je décide de revoir Le Roi et l'Oiseau. Je n'ai vu ce dessin animé qu'une seule fois, je pense, lorsque j'étais un tout petit garçon. Certaines images m'avaient terriblement marqué, dont notamment la scène de l'ascenseur que le roi emprunte et qui donne une simple idée de l'immensité de son château — ça peut paraître désuet mais ça vous marque un enfant, ce genre de chose (note pour plus tard : montrer ce dessin animé à Gaëlle)...


Ce film d'animation français est tellement étrange, poétique (Jacques Prévert au scénario), surréaliste, bourré de références en deux mots : hors norme qu'il est très difficile de le comparer aux autres productions... Et c'est tant mieux : il permet de se rendre compte qu'autre chose est possible en matière d'animation. Oui, mais autre chose que quoi ? (J'ai l'horrible Shrek en tête.) Faudra que je revienne là-dessus un de ces jours mais pas aujourd'hui — pas le courage d'écrire, pfff...

Dr. Oetker Forever

Aujourd'hui, je n'ai rien à raconter... Je suis en congé... J'aurais peut-être mieux fait d'aller travailler.
Le soir, je pourrais me rendre au cinéma UGC Toison d'Or en compagnie d'Emily, Andrew et Walter [rectificatif : en fait, Andrew n'y était pas] mais ils y vont pour Millénium, film que je n'ai vraiment pas du tout envie de voir. Je pourrais les rejoindre dans un café après le film mais il est déjà 23h30 quand Emily me recontacte et, à ce moment, je n'ai plus du tout envie de sortir, d'autant plus qu'une pizza Dr. Oetker est en train de cuire dans mon four... 
(Mais on me dit dans l'oreillette que tout le monde se fout de ces détails sur ma vie. Hem.)
Au détour d'une recherche Google pour savoir s'il faut un point après le "Dr" de "Dr. Oetker" (et il s'avère qu'il en faut un ! — C'est terriblement palpitant ce que tu nous racontes là, Hamilton), j'apprends que cette multinationale allemande ne vend pas que des pizzas surgelées : elle produit également des puddings, de la levure chimique, des yoghourts, de la bière, du vin et... n'est pas présente que dans le secteur agroalimentaire, loin de là ! On la retrouve dans le monde de la banque, du transport maritime et de l'hôtellerie, entre autres. 
J'imagine le pack de voyage "Dr. Oetker"... Prenez le paquebot Hamburg Süd (Dr. Oetker), où vous sera servie, en guise d'accueil, une délicieuse Golden Amber Dr. Oetker accompagnée d'une pizza Dr. Oetker... Arrivé à destination, vous séjournerez dans un de nos hôtels 5 étoiles Dr. Oetker : pizzas et puddings Dr. Oetker à volonté durant tout le séjour ! 10% de ristourne pour les clients de la banque Dr. Oetker.

Hamilton, va dormir ! Ça vaudra mieux !

"Je ne t'embrasse pas, je suis malade !"

Tout le monde est un peu malade, ces derniers temps, à mon travail. Mon chef Lodewijk a une voix rauque (signe évident d'un mal de gorge), notre présidente souffre du dos et... j'ai le nez bouché (encore !). La semaine dernière, c'était Christiane qui reniflait... Bref, ce n'est pas la grande forme... Le matin, Lodewijk, lorsque je veux lui faire la bise, me fait signe d'arrêter : 

« Je suis toujours malade...
— D'un autre côté, moi aussi... Mais je ne crois pas qu'on puisse contaminer quelqu'un simplement en lui faisant une bise sur la joue.
— Bien sûr que si !
— Mais non ! On a beaucoup plus de chances d'attraper un quelconque microbe en restant toute la journée dans une pièce avec quelqu'un de malade qu'en lui faisant la bise le matin. 
— Mais quand tu fais la bise à quelqu'un de malade, tu touches tous les microbes qui sont à proximité, sur sa joue... 
Pfff... Et ?
— Ben tu risques de les attraper...
— C'est certainement un mythe, une légende urbaine... Je ne remets pas en cause le fait qu'on puisse attraper plein de trucs en embrassant quelqu'un sur la bouche, hein, mais sur la joue... Bof ! »

Impossible de trouver le moindre renseignement sur le Web pour confirmer ou infirmer mes dires... Sur le baiser sur la bouche, plein d'informations évidemment (des pages et des pages sur la mononucléose infectieuse, dite la "maladie du baiser" — j'en sais quelque chose : j'ai failli rater une année d'université à cause de cette connerie), mais rien sur le baiser sur la joue. D'un autre côté, que dire à ce sujet ? "Attention, vous pouvez attraper un rhume en appliquant légèrement votre joue pendant environ une demi-seconde contre celle de quelqu'un d'autre" ? L'avis d'un médecin ne serait pas superflu, ici. 
* * *


Ce jeudi au boulot, quelques sujets de discussion valent le détour. J'en ai retenu deux.

L'obsession de la note de bas de page (à la pause café)

Le monde de la recherche historique en Belgique est traversé de part en part depuis plus d'un siècle par des obsédés de la note de bas de page (dont je fais partie) : une note de bas de page à chaque extrait de source cité, une note de bas de page à chaque idée tirée d'un livre ou d'un périodique, une note de bas de page pour expliciter telle ou telle période, tel ou tel concept... Dans les sciences historiques, il n'est pas rare de tomber sur une page contenant 4 ou 5 lignes de texte, le reste étant rempli de notes de bas de page. (Souvenir de licence en histoire médiévale : être tombé sur une page complète de notes, continuation des notes de la page précédente !)

Charlotte : "À chaque fois que je vois un appel de note dans un article, c'est plus fort que moi : il faut que j'arrête ma lecture et que je jette un œil à la note en question." Si les notes sont nombreuses, la lecture devient donc un véritable calvaire car hachée à plein d'endroits (un peu comme lors d'un incise mais en pire). De mon côté, je me demande pourquoi on n'applique pas en Belgique un système beaucoup plus souple (en usage dans le monde anglo-saxon) qui consiste, plutôt que d'appeler une note, de mettre entre parenthèses le nom de l'auteur (ou la référence de la source), la date et éventuellement la page, le tout renvoyant à la bibliographie ou aux annexes en fin de texte. J'arrive même à parler de Wittgenstein — Naaaaan ? en citant assez fidèlement un extrait de son avant-propos au Tractatus, dans lequel il met en avant le fait qu'il lui est indifférent que ce qu'il a pensé, un autre l'ait déjà pensé avant lui, et que par conséquent il ne cite pas ses sources (on est prié de les connaître). Commentaire de Lodewijk : "C'est un peu facile de dire ça !" J'ai l'impression que Lodewijk n'aime pas Wittgenstein, du moins le Wittgenstein que je lui présente.

J'ai bien ma petite idée sur le pourquoi de l'utilisation à outrance des notes de bas de page en histoire, mais je ne la développe pas durant la pause café. La pratique des notes de bas de page est sans doute en partie liée à la prétention fondée ou non des historiens à appliquer à leur science (par définition humaine) un modèle de vérification empirique proche des sciences exactes. C'est le positivisme adapté au discours historique : le monde est constitué de faits, que l'on peut énoncer de manière objective, grâce à l'étude méthodique des sources. La pratique de l'histoire a évolué et l'on voit désormais cette conception sous un regard plus critique, mais beaucoup d'historiens — en tout cas ceux des universités belges, au moins — ont gardé de l'épopée positiviste cette procédure extrêmement prudente et rigoureuse qui les oblige à apporter à chaque ligne les preuves de ce qu'ils avancent — les fameuses notes de bas de page donc. C'est une pratique heureuse, à mon avis, sauf quand elle sombre dans la pleine et entière démesure.

Hildegarde de Bingen et l'orgasme féminin (repas de midi)

« Avez-vous vu, demande Charlotte, que le pape Benoît XVI va peut-être canoniser Hildegarde de Bingen ?
— Ha ? Et alors ?
— C'est amusant que Benoît XVI s'intéresse à Hildegarde car elle a notamment théorisé l'orgasme féminin...
— Ha bon ?
— Oui... On se demande d'ailleurs comment une abbesse bénédictine pouvait décrire ce genre de choses... 
— À cette époque, propose Sylvette, peut-être qu'ils étaient moins stricts sur les rapports sexuels ?
— Au XIIe siècle, dans le clergé régulier ? Oh que non... Elle devait suivre la règle de saint Benoît et la chasteté en faisait clairement partie — théoriquement du moins... »

Charlotte est devant le PC de Sylvette et commence à lire à haute voix un des textes de l'abbesse, qu'elle a retrouvé sur un site Web (peut-être celui-là ?)...
« Quand elle fait l’amour avec un homme, la chaleur dans le cerveau de la femme, qui procure la sensation de plaisir, se transmet aux sens et déclenche chez l’homme l’expulsion de la semence. Quand la semence s’est logée à l’endroit prévu, c’est la chaleur intense du cerveau qui la retient. Les organes de la femme alors se contractent. Les organes sexuels, qui sont ouverts pendant les menstruations, sont maintenant fermés, tel un poing serré. » (Hildegardis Curæ et Causæ, 1173)

* * *

Pour changer, j'ai proposé à Emily d'aller boire un verre à l'Atelier vers 20 heures, dans le quartier de l'université. Le café est assez calme. Où sont passés les gens ? Je remarque par ailleurs la présence d'un fumoir au fond du café, derrière le bar : la résistance s'organise. Walter nous rejoindra après son badminton, vers 21 heures... Vu qu'Emily n'a pas encore mangé, nous terminerons la soirée au Café de l'Université : penne da Vinci pour Emily, penne à l'arrabiata pour Walter et soupe à l'oignon pour moi.

Comme je n'ai rien noté dans mon "calepin virtuel" (mon vieux téléphone portable), je ne me souviens plus vraiment des divers sujets de discussion — et ce n'est pas plus mal car, à nouveau, mon texte est sans doute déjà beaucoup trop long pour un article de blog. 

Je sais qu'à un moment, j'ai décroché de la conversation et commencé à observer le comportement des autres clients du café... Emily et Walter parlaient alors de Nicolas Sarkozy et de François Hollande. Un constat : j'adore la politique quand il s'agit de proposer des systèmes d'organisation d'une société ; je la déteste sous sa forme plus particulière consistant à discuter de candidats ou de jeux de pouvoir... À chaque fois qu'il est question de discuter d'un homme politique actuel, je ne peux énoncer que de mornes évidences. Force est de constater que ça ne m'intéresse pas et que, si l'on devait me résumer à l'extrême, on pourrait dire que je préfère de loin Aristote à Machiavel.

"C'est le train ou la gare qui bouge, Monsieur ?"

Très (trop) tôt ce matin, dans le train, dès la gare de Bruxelles-Midi, un groupe de filles (entre 16 et 18 ans, au pif) débarque dans le wagon en compagnie de deux ou trois accompagnateurs légèrement plus âgés. Ça ressemble à des scouts, mais sans l'attirail typique des scouts — là, tout le monde ("tout le monde" est un bien grand mot) s'attend à ce que je critique une nouvelle fois ces putain de scouts, en dissertant longuement sur leurs colifichets ridicules ou leur code d'honneur à la noix, mais je n'en ferai rien haha ! car c'est bien trop prévisible pour être drôle...
Certaines des filles présentes sont très bêtes. L'on pourrait dire : "Elles ont 17 ans : c'est normal voyons !". Mais non car c'est faux, évidemment : à 17 ans, certains individus (garçons, filles, mutants, Zéta-Réticuliens) sont bêtes (et le seront à jamais hélas !) et d'autres le sont moins. C'est comme ça, c'est la vie. L'existence est traversée de part en part par la présence d'imbéciles. Partout, toujours et à jamais.
Alors que le train quitte lentement la gare de Bruxelles-Nord, j'ai noté, parmi toutes les stupidités et tous les lieux communs proférés en quelques minutes, la question suivante, posée à l'un des accompagnateurs : "C'est le train ou la gare qui bouge, Monsieur ?"  — question que j'ai d'abord considérée comme de l'humour, pour me rendre compte, dix secondes plus tard, que... ce n'en était pas, et cela presque à coup sûr. L'accompagnateur lui demande : "À ton avis ?"... Pause de cinq secondes, puis réponse de la fille : "Ha, oui, je suis bête ! La gare ne peut pas bouger !" À la limite, ça pourrait encore être de l'humour — une forme de feinte , sauf que... non. Tout dans le comportement observé me fait dire qu'elle a vraiment posé la question en tout état de cause. Comment être certain que ce n'était pas une forme d'humour ? Impossible. Peut-être est-elle très bonne actrice ?
Peu importe : cela me permet d'écrire quelques paragraphes élitistes et tadaam ! de faire enfin référence à Top Secret (1984), ce film signé ZAZ bourré de trouvailles visuelles toutes aussi géniales les unes que les autres, dont une scène mémorable de gare qui se déplace alors que le train reste statique (tout est une question de référentiel) : 


Le référentiel du reste de la journée n'est aucunement remis en question : boulot standard, reprise du train standard, retour chez moi standard et dodo standard. D'aucuns pourraient dire que je rattrape mon retard en éludant, mais c'est faux : je n'ai réellement et strictement rien à raconter si ce n'est cette histoire de gare mouvante. Une journée standard, quoi.

"Les cœurs ?... Infiniment rares !"

« (...) d’abord n’importe où et n’importe quand, paix, calme plat, guerres, convulsions, vagins, estomacs, verges, gueules, braquets, à ne savoir où les mettre ! à la pelle !... mais les cœurs ?... infiniment rares ! depuis cinq cents millions d’années, les verges, vagins, tubes gastriques, se comptent plus, mais les cœurs ?... sur les doigts !... » (Céline, Nord , 1960)
En ce jour de Saint-Valentin, j'ai rendez-vous à l'hôpital en fin d'après-midi, non pas en raison de mon estomac, de mon tube gastrique ou de tout autre tuyau me constituant, mais simplement pour faire vérifier une dernière fois ma cicatrice au nombril par le chirurgien qui m'a opéré de la vésicule biliaire le vendredi 7 octobre 2011. Depuis la salle d'attente je le vois ouvrir la porte de son cabinet et appeler un patient. Il me reconnaît et me fait un grand signe de la main : "Hé ! Patience, hein !"
* * *

« Alors ? Comment ça va ?
— Bah ça va, ça va...
— Je peux voir ton nombril ?
— Oui, oui, voilà...
Parfait ! Tu ne devras plus revenir ! C'est encore un peu dur sur le haut mais la cicatrice est normale. Elle est bien, hé ? On a l'impression que je n'ai pas fait de trou, héhé ?
— Oui, mon nombril est comme neuf !
— Avant, il fallait faire plusieurs trous pour passer les instruments, , et plus haut, ... Maintenant, pfiou ! Un seul trou et voilà ! C'est magique, hein ?
—  Ha tiens, j'avais une question à ce sujet, justement. Une collègue a dû subir la même opération que moi à quelques mois d'intervalle mais, dans son cas, le chirurgien a dû faire plusieurs trous... Pourquoi ?
Hahaaa, c'est une question de technique. La technique évolue ! Pour faire une seule incision, il faut apprendre. C'est comme pour tout : c'est un apprentissage ! Et avant les petits trous, on devait ouvrir complètement sur le côté droit, ... Bon ! Hamilton, au revoir et que tout aille bien, hein !
— Au revoir et merci. Peut-être à un de ces jours ! Si je dois me refaire opérer du bide, je penserai à vous... Euh... Même si je n'espère pas vous revoir tout de suite...
Moi non plus je n'espère pas te revoir tout de suite. » 
(Il a presque l'air peiné.)

Après ma consultation chez le chirurgien, je me rends à la Maison du Peuple. J'arrive au bar pour commander un "croque-biquette" (un croque-monsieur au chèvre) et un Coca, mais je commande... un croque-biquette et une Divine (la nouvelle bière au fût). C'est très curieux comme sensation : avoir une idée précise en tête et agiter ses lèvres pour commander quelque chose de différent. Ça s'appelle l'alcoolisme.
À 23h28, je fais le compte : une Divine 25 cl, plus une Divine 25 cl, plus une Divine 25 cl, plus une Divine 50 cl, plus une Divine 50 cl, plus une Divine 25 cl, ça fait deux litres de Divine. C'est donc pour ça que j'ai la tête qui tourne un tout petit peu quand je reprends le tram. (Et c'est également pour cette même raison que j'aurai la tête dans le cul dans le train, le lendemain à 8 heures du matin.)

Le "Stalker" : un nouveau café thématique qui fera fureur... mais lentement

À 17h41, sur le quai n°2 de la gare de Liège-Guillemins, je prends le train de retour vers Bruxelles en compagnie de Yama et de Flippo. Aujourd'hui, je note quelques uns des sujets de discussion sur mon téléphone portable. ("Pourquoi tu n'écris pas ça dans un carnet ?", me demandera Flippo. — Parce que dès que j'ai un carnet, je l'oublie ou bien je le perds !)
Flippo parle d'un épisode de Seinfeld où l'un des "héros" applique une technique de séduction très particulière auprès des femmes : il fait exactement l'inverse de ce qu'il ferait d'habitude... et ça fonctionne ! C'est intéressant mais "faire l'inverse", ça veut dire quoi au fait ? Dans la mesure où je n'essaie jamais de séduire qui que ce soit — je considère la séduction comme une forme larvée de manipulation* (ben mon gars, t'es vraiment mal barré !) —, quel peut bien être l'inverse de pas grand chose ? Faut d'abord que je regarde l'épisode en question, afin de pouvoir en discuter en toute connaissance de cause. À suivre donc...

On parle aussi du Potemkine (le café) et, de manière plus générale, du cinéma utilisé comme concept thématique pour un bar...

« C'est sympa, dis-je, ils ont placé au milieu de la salle un écran fait de grosses ampoules, qui diffuse en continu Le Cuirassé Potemkine d'Eisenstein.
Si j'avais dû diffuser un film dans un bar, j'aurais plutôt choisi Stalker, commente Flippo.
— Haha, le bar Stalker ! Et au comptoir, les serveurs distribueraient les boissons par télépathie !
— Faudra pas que les clients soient pressés alors ! », lance Yama, en imitant pendant quelques secondes la petite fille de la scène finale...

Deux minutes pour servir une bière ?
Après à peine un mois, le bar Stalker aura fait faillite...

« Qu'est-ce que je vais bien pouvoir écrire aujourd'hui ?
— Si tu n'as pas grand chose à raconter, me dit Flippo, tu peux aller voir la vidéo de Ricky Gervais aux Golden Globes !
— Ricky Gervais ?
— C'est un humoriste britannique, qui a créé et qui joue dans The Office. Aux Golden Globes 2011, il a passé sa soirée à démolir tout le monde...
— Fais la recherche sur Dailymotion, ajoute Yama, car il y a un sous-titrage en français. »

Voilà qui est fait. Et en effet, à certains moments, c'est assez spectaculaire...


* * *


Emily est de retour de ses vacances : elle était à Paris pour voir le match France-Italie du samedi 4 février, puis chez ses parents dans le Poitou, puis à un mariage le week-end suivant. Elle est revenue en Belgique en voiture ce lundi soir. Une malchance pour elle : à son retour, son propriétaire lui a fait savoir que son chauffage ne fonctionnait plus et que sa douche ne distribuait plus que de l'eau froide.

Emily me retrouve à la Maison du Peuple vers 19h30. Elle parle entre autres de sa maman, qui est en proie à des TOC de propreté et de symétrie (chose que je ne savais pas) : la mère est du genre à s'énerver très fort si une pantoufle n'est pas correctement alignée à l'entrée ou si quelqu'un laisse pénétrer la moindre poussière ou la moindre fumée (même imaginaire) dans l'enceinte de la maison. À en croire Emily, la vie a l'air assez casse-tête là-bas... Le père, de son côté, a fini par ne plus s'en faire et prendre la situation avec humour.

Mon esprit est un peu absent car je n'ai pas assez dormi la nuit dernière —  remettre le sommeil à plus tard, à plus tard, toujours à plus tard... Emily est elle aussi fatiguée de ses six heures de voyage... Il est 22 heures environ lorsqu'elle me ramène chez moi en voiture. La routine boulot-Maison du Peuple-retour en voiture, en quelque sorte...
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* Ou alors, un peu plus subtil : je crois que je considère la séduction comme une forme larvée de manipulation, ce qui est un beau moyen pour ne jamais me remettre en question.

La route d'Abilene

Je suis de retour à Bruxelles vers 16h30. Gaëlle, toujours malade, est restée chez mes parents, qui la garderont durant une partie de cette semaine. J'ai rendez-vous avec Léandra au Potemkine, mais le café est déjà rempli quand j'y arrive : l'endroit est devenu le nouveau rendez-vous branchouille du quartier. C'était l'objectif voulu depuis le début par le propriétaire mais c'est néanmoins embêtant : j'aurais préféré en effet, pour mon confort personnel (ben voyons !), que ce café ne fasse pas autant d'émules. Léandra et moi nous retrouvons donc au Verschueren. Andrew ne tardera pas à nous rejoindre nous ne sommes pas à sa table favorite, mais presque...

Léandra ne va pas très bien. Elle voudrait discuter de tellement de problèmes — terriblement importants pour elle — avec Jonas mais n'y arrive que très partiellement : quand elle exprime une pensée de vive voix devant son compagnon, elle en garde trois ou quatre dans sa liste cérébrale de "choses à lui dire mais pas tout de suite" car elle doit, je suppose, préserver l'équilibre psychologique et nerveux du bonhomme. Léandra ne restera pas très longtemps parmi nous. Lorsque nous quittons le Verschueren pour nous installer à la Maison du Peuple (c'est la valse des cafés), elle nous laisse pour rentrer à son appartement.
* * *

À la Maison du Peuple, les pages "Culture" du journal Le Soir et quelques pages du Monde traînent nonchalamment sur la table que nous occupons. Une page traite d'une rétrospective de cinéma Western : "Ce serait bien de revoir quelques Western !", lâche Andrew, enthousiaste, qui se met à rêver du Wyoming et d'autres territoires des États-Unis : peut-être étions-nous des cavaliers solitaires dans une autre vie ?
« Te souviens-tu de ce troupeau riche de 4000 têtes que nous avions amené à Abilene ?
Haaaa, oui, quelle épopée ! Avec le patron du saloon qui n'osait pas nous mettre dehors !
— Le bon vieux temps...
Ouaip ! La selle de notre cheval comme oreiller et le ciel étoilé comme seule et unique couverture ! »

On rigole de la réincarnation : lorsque nous étions cow-boys, nous ne faisions pas partie du système... Nous étions libres. Alors la vie, cette salope pleine d'ironie, nous l'a fait payer en nous catapultant aujourd'hui dans le corps de personnages toujours "hors système" (dans une certaine et toute autre mesure), mais qui s'ennuient beaucoup plus qu'au temps glorieux et sauvage du Far West américain.

* * *

Walter arrive. Les sujets de discussion s'enchaînent. Andrew parle des sites Web de rencontre indiens, qui ne fonctionnent pas du tout comme ceux utilisés majoritairement en Europe. Dans les sites de rencontre indiens, le but est de trouver une épouse et ce qui compte avant tout, ce sont des informations primordiales comme la caste, la sous-caste ou le type d'alimentation (végétarienne ou non, par exemple) ainsi que d'autres critères assez précis. Pas question là-bas de "J'aime les films d'Orson Welles !" ou de "Ma passion ? Égorger des chats les nuits de pleine lune dans le bois de la Cambre, en toute simplicité."

Walter parle de psychologie et plus particulièrement d'un certain type d'individu et de relation, qu'il résume en deux mots : le pervers narcissique. Il mentionne un livre qui l'a beaucoup marqué (aidé ?) : Le pervers narcissique et son complice d'Alberto Eiguer (1996). Le pervers narcissique est une personne d'un égocentrisme absolu qui utilise les êtres humains de son entourage comme de simples objets afin d'assouvir son intérêt propre ou sa recherche de pouvoir. Pour ce faire, il a besoin au moins d'un complice, c'est-à-dire d'une sorte de "victime consentante", qui acceptera de rentrer dans le jeu du pervers :
« Les individus pervers narcissiques sont ceux qui, sous l'influence de leur Soi grandiose, essaient de créer un lien avec un second individu, en s'attaquant tout particulièrement à l'intégrité narcissique de l'autre afin de le désarmer. Ils s'attaquent aussi à l'amour de soi, à la confiance en soi, à l'auto-estime et à la croyance en soi de l'autre. En même temps, ils cherchent, d'une certaine manière, à faire croire que le lien de dépendance de l'autre envers eux est irremplaçable et que c'est l'autre qui le sollicite. » (Alberto Eiguer, cité par Martine Maurer)
Il peut être extrêmement utile de reconnaître le comportement d'un pervers narcissique car nous avons peut-être, sans le savoir, ce genre d'individus dans notre entourage. Après quelques recherches sur le Web (notamment ICI — où l'auteur, Serge Hefez, applique ce concept à Sarkozy, sans que cela ne tienne vraiment la route, je trouve), j'ai noté plusieurs comportements "classiques" intéressants :
- l'indifférence à la souffrance et le manque total d'empathie ; 
- la mise en scène théâtrale d'une (fausse) personnalité, à des fins de séduction (au sens large) ;
- l'absence de sincérité : peu importe que quelque chose soit vrai ou faux tant que l'objectif est atteint (une forme de "conséquentialisme individuel" poussé à l'extrême) ;
- la mégalomanie et le complexe de supériorité ;
- la diffamation, le mépris et la négation de l'autre à des fins de manipulation ;
- la froideur du regard porté sur le Monde et l'analyse sans émotion.

Le meilleur exemple que j'ai en tête est Cartman dans South Park, qui colle à merveille à la description. Un psychopathe, quoi.

* * *

Walter me demande :
« Tu viens au badminton ce lundi ?
— Non, je n'ai pas envie d'y aller. Je n'ai plus la motivation, pour tout dire.
— C'est à cause de Lewis ? 
— Non, pas vraiment... C'est simplement que... c'est comme ça que je fonctionne : je suis à fond dans un truc et puis, du jour au lendemain, la passion n'est plus au rendez-vous...
Tu ne comptes pas revenir, alors ?
— Je ne sais pas. En tout cas, pour le moment, si je vais au badminton, c'est comme si je remontais une rivière à contre-courant : il faut que je fasse un gros effort pour y aller, pour jouer, pour me motiver... »
(Et comme je ne sais pas nager, remonter une rivière à contre-courant est loin d'être évident pour moi.)

Par contre, j'ai toujours autant envie de faire de l'Ultimate Frisbee, mais la chose demanderait beaucoup d'efforts : trouver un club, rencontrer de nouvelles personnes, apprendre les bases du jeu, etc. Et cet "etc." englobe beaucoup plus de non-dits qu'on ne pourrait le croire de prime abord.