La morsure de l'âne

Liaison interrompue. — Pour être certain de ne pas rater votre coup, choisissez de préférence une masse de carrier d'au moins cinq kilogrammes, dont le solide manche en chêne ne risque pas de se rompre. Choisissez également avec beaucoup de soin le lieu du sacrifice : si vous êtes en Gaume, le Rocher du Hat à Chiny me semble tout indiqué car vous y trouverez non seulement plusieurs roches assez horizontales pour y poser l’objet sans qu’il ne tombe, mais également un point de vue à couper le souffle, qui donnera en quelque sorte du corps à la soudaine libération de votre colère. La suite de la procédure est très simple : il suffit de poser le téléphone soi-disant « intelligent » sur un coin de roche et de frapper très fort, sans réfléchir, à l’aide de la lourde masse que vous aurez pris la peine de monter jusque là. Une fois, deux fois, trois fois... Autant de fois qu’il est nécessaire pour briser en mille morceaux cet objet indécent qui vous reconnecte de force alors que vous vouliez justement vous déconnecter. — J’ai également une solution moins radicale en tête : me promener seul, seul, seul, loin des agaçants borborygmes de leur technologie.

La morsure de l’âne. — De retour de la balade en forêt, à gauche de la route nous ramenant au village, un peu avant d’arriver au petit cimetière : un cheval et deux ânes. Léandra leur donne à manger (une barre de biscuit chocolaté coupée en plusieurs morceaux). Le deuxième âne lui mord deux doigts avant de lâcher prise. Pas de sang, mais de belles marques de dents. — Conclusion : toujours se méfier des animaux à l'intelligence inférieure tels que les chevaux, les ânes, les moutons, les chiens et les trilobites. (Et pour répondre à une autre question : non, ce genre d'incident ne serait pas arrivé avec un poulpe.)

L’Internet. — Cette nuit, j’ai trouvé un moyen d’avoir du Wi-Fi sans tendre les bras : il suffit d’ouvrir l’une des fenêtres de ma chambre et de placer l’ordinateur portable pas trop loin de l’ouverture : fenêtre fermée/aucun réseau ; fenêtre ouverte/réseau disponible. — Cette « technique de la masse » que je réservais pour le smartphone des autres, va-t-il falloir désormais que je l’applique également à mon laptop croulant ?

Première nuit

Il est exactement minuit passé de treize minutes lorsque je commence à rédiger ce texte. Je suis dans l’une des quatre chambres (celle du fond à gauche, au premier étage) d’un gîte rural à Suxy (prononcer « Sussy »), petit village de l’Ardenne belge qui échappe de peu à la Gaume. Léandra dort dans la chambre de gauche au début du couloir et Andrew dans celle du fond à droite. Nous ne sommes que trois (pour l’instant). Ici, la chrétienté ne semble pas moribonde : les murs ont leur Christ et le village ses calvaires. Comme à Hanzinne, la cloche de l’église toute proche sonne, de jour comme de nuit, chaque heure et sa demie.

La situation « en cuvette » du village et — du moins paraît-il — le militantisme écologiste de certains habitants ont des conséquences non négligeables sur nos possibilités de rejoindre le grand maillage du sacro-saint temple de la télécommunication moderne : aucun réseau de téléphonie mobile n’est accessible depuis notre maison et les connexions Wi-Fi disponibles sont pour le moins ténues : tout au plus ai-je accès au pitoyable réseau Fon lorsque, dans ma chambre à coucher, je tends mon ordinateur à bout de bras au-dessus de ma tête (oui, j’ai essayé).

Existe-t-il un meilleur moment pour débuter une nouvelle session de blog ? — Certainement pas. Cette nuit est ma nuit, celle durant laquelle je relance d’un coup la machinerie, de la même manière qu’on redémarre une tondeuse à gazon à essence : moi aussi je fais le bruit excessif d’un moteur que l’on remet brusquement en route, et tous mes pores sentent l’excès de carburant. 

De toutes les tergiversations des mois précédents sur ce que je dois écrire, sur le nom que doit prendre mon nouveau projet, sur les formes envisageables de rédaction — sur la « charte » et la « ligne » éditoriales comme dirait Léandra —, il ne reste plus que la page sur le feuillage persistant (qui a été remaniée plus de cent fois et dont je ne suis même plus satisfait), ainsi que le canevas graphique monochrome pour le moins sommaire. Somme toute, il ne me fallait qu’un espace d’écriture avec une zone pour le texte et un menu pour naviguer. Le reste est de l’ordre du gadget ; le reste est superflu. Un plus puriste que moi pourrait même décider que seule la zone de texte compte et qu’il n’est absolument pas nécessaire de pouvoir la retrouver facilement à l’aide d’une interface ; un plus puriste que moi pourrait également regarder avec dédain l’en-tête surchargé qui surplombe l’ensemble. Oui, un plus puriste que moi existe sans nul doute, et alors ?

Nous sommes ici pour marcher mais j’ai aussi amené, à l’instar de mes deux compagnons de séjour, de quoi lire : juste ce qu’il faut de stoïcisme (quelques textes de Sénèque et le Manuel d’Epictète, traductions non scientifiques), cinq essais d’Emerson regroupés en un seul livre de poche, une très belle édition (et aussi nouvelle traduction) de Walden de Thoreau, les biographies de Turing et de Rothko — leur vie me fascine, chacune pour une raison différente —, un recueil intitulé Quelle philosophie pour le XXIe siècle ? L’Organon du nouveau siècle (principalement pour le texte de Jacques Bouveresse sur la quantité et celui de Stanley Cavell sur la passion), Humain, trop humain (que je lis, relis et trimbale depuis des mois) et enfin ce petit livre de Frédéric Gros qu’ils ont eu la bonne idée de m’offrir pour mes trente-quatre ans : Marcher, une philosophie. Je n’aurai pas le temps de lire un seizième de ce que j’ai apporté, mais peu importe : tous ces livres devaient voyager avec moi cette fois-ci ; ils forment en quelque sorte ma « culture du moment ».

Une anecdote : ce lundi, en début d’après-midi, le fils des propriétaires (un sympathique bibliothécaire de vingt-trois ans) nous a proposé de visiter le domaine auquel nous avons accès en tant que locataires du gîte. Lorsque nous y avons débarqué pour la première fois en voiture, nous avons aperçu une buse dont les pattes et le plumage s'étaient coincés dans un filet censé éloigner les cormorans de l’étang tout proche. Impossible pour l’oiseau de se libérer. Demi-tour afin d’aller chercher des gants, un couteau et des ciseaux. De retour sur les lieux, Andrew a coupé les fils un à un avec les ciseaux tandis que le jeune homme tenait l’oiseau dans sa main gantée. La buse a-t-elle abîmé ses ailes ? Que nenni : une fois libérée, elle a pris majestueusement son envol et a disparu à l’horizon : un moment émouvant. (J’aime les oiseaux, leur intelligence et l'image de liberté qu'ils dégagent.)

Esculape II

CHU Saint-Pierre, Porte de Hal, dix heures du matin.
« Avez-vous des douleurs dans la poitrine ?
— Non.
— Des taches qui apparaissent dans votre champ de vision ?
— Non.
— Des maux de tête aigus ?
— Non, juste la tête qui tourne, parfois...
— Essoufflé ?
— Oui, plus que d'habitude...
(Il tique.)
— À plat, dans la rue, essoufflé ?
— Non, pas vraiment...
— Vous êtes un stressé, non ?
— Euh, oui, depuis toujours, ai-je envie de dire...
— Donc si je prends votre tension maintenant, elle ne sera pas bonne car vous êtes stressé.
— Sans doute.
— Bon. Je ne suis pas inquiet !
— Ha ?
— L'ECG est normal, il n'y a pas de raison de s'inquiéter.
— Et la boule et les tiraillements que j'ai pour le moment, dans la jambe ?
— Ha oui. montrez voir.
(Je soulève mon pantalon, il regarde un bref instant...)
— Oh, bah, ce n'est pas grave ça ! »
Puis il rajoute : « Je ne suis pas inquiet. »

Comme mon précédent cardiologue il y a trois ans, il m'explique qu'il ne faut rien faire pour l'instant, si ce n'est attention à mon alimentation. À la limite, pour être complètement rassuré, me dit-il, je peux faire une « MAPA » (mesure ambulatoire de la pression artérielle), comme la dernière fois. — J'en viens à me poser la question : suis-je en train de devenir un de ces hypocondriaques horriblement énervants, cherchant à tout prix un problème là où il n'y en a pas vraiment et voulant constamment être rassuré par une armée de spécialistes du corps médical ? Par Esculape, j'espère que non !

Esculape I

Et voilà qu'il observe et palpe pendant quelques secondes la petite boule dure et légèrement bleuâtre qui constitue pour toi, depuis une semaine environ, une gêne à la jambe droite. Et voilà qu'il prend ta tension artérielle et que tu observes sur son tensiomètre des extrêmes pas très nets (194/108 et 136 pulsations par minute). Et voilà enfin qu'il mesure ton poids et que tu constates que tu as grossi de vingt kilos en trois ans : 95 kg pour 172 cm, bigre !

« Je ne vais pas vous mentir, monsieur Evenvel : vous augmentez pour l'instant les facteurs de risque cardiovasculaire », qu'il te dit, puis : « Vous connaissez la remarque de la bonne sœur dans La Grande Vadrouille, hmmm ?
— Exactement ! »

Tu ressors de chez lui avec une semaine de repos forcé, un formulaire pour une prise de sang, une feuille de demande de rendez-vous chez le cardiologue où il a écrit et souligné « URGENT » et une prescription pour de l'ASAFLOW®, un antiagrégant plaquettaire à base d'acide acétylsalicylique utilisé notamment pour la prévention des accidents vasculaires.

Sur le chemin du retour, tu penses à nouveau à la proximité de la mort : allez hop ! Un petit infarctus foudroyant et on (Mary ? La femme de ménage ?) te retrouve, le lendemain ou le surlendemain, étendu sans vie dans ton lit. Du coup, tu t'imagines tous les détails de l'événement... Léandra se chargeant de prévenir ton travail (en l'entendant se présenter au bout du fil, ils sauraient directement qu'il t'est arrivé quelque chose de grave) ; quelques amis prenant la parole à la cérémonie d'incinération entre deux morceaux de folk ou de post-rock ; ta mère effondrée ; Gaëlle en pleurs lui tenant la main, déposant un dessin de toi avec un « Au revoir, Papa ! » mal orthographié sur ton cercueil... — Ce qui te rend triste et te fait peur, ce n'est pas de mourir, mais bien d'imaginer la détresse des autres (en particulier celle de ta fille) face à un tel phénomène.

Et puis, tu reviens à toi et te dis que ce genre de pensées n'a aucun sens, dans la mesure où si tu es capable de les avoir, c'est que tu es toujours en vie et où, pour reprendre les mots d'Épicure dans sa Lettre à Ménécée, « la mort n’est rien pour nous puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. »

Saturne

« (...) "On peut faire ce qu'on veut, se dit l'Homme sans qualités en haussant les épaules, dans cet imbroglio de forces, cela n'a aucune importance !" Il se détourna, comme un homme qui a dû apprendre à renoncer, presque comme un malade que tout contact brutal effraie ; et quand, traversant le cabinet de toilette contigu, il passa devant un punching-ball qui y était suspendu, il lui donna un coup d'une rapidité et d'une violence telles qu'on n'en voit guère dans une humeur résignée ou dans un état de faiblesse. » (p. 36.)

« (...) Un beau jour, en tempête, un besoin vous envahit : descendre ! sauter du train ! Nostalgie d'être arrêté, de ne pas se développer, de rester immobile ou de revenir au point qui précédait le mauvais embranchement ! (...) » (p. 61.)

« (...) Quand on possède une règle à calcul et que quelqu'un vient à vous avec de grands sentiments ou de grandes déclarations, on lui dit : Un instant, je vous prie, nous allons commencer par calculer les marges d'erreurs et la valeur probable de tout cela ! (...) » (p. 67-68.)

Nous nous installons sous les arbres, à proximité de la petite piscine pour enfants du lac de Bambois. Après avoir été tartinée de crème solaire, ma fille court vers l'eau en quelques bonds enthousiastes et rapides. Elle ne tarde pas à y trouver une compagne de jeu à qui elle dictera ses désirs de scénarios alambiqués (nettoyer continuellement l'esplanade faite de planches en bois à l'aide de l'eau sale de la piscine, quelle idée !). — Après avoir longuement réfléchi sur l'incongruité d'une telle situation, ma mère se met en maillot de bain et va rejoindre Gaëlle au bord de l'eau. — Quant à moi, je reste tout habillé et me couche sur un long siège pliant, à l'ombre. Et je ne bouge plus. C'est que, depuis ce matin, je suis plongé dans un roman captivant, un des chefs-d'œuvre littéraire du XXe siècle paraît-il (mais je m'en fous pas mal de ce qu'il paraît) : L'homme sans qualités de l'Autrichien Robert Musil, traduit par Philippe Jaccottet (la traduction est une merveille, elle aussi).

« (...) Mais voici peut-être qui est mieux dit : l'homme doué de l'ordinaire sens des réalités ressemble à un poisson qui cherche à happer l'hameçon et ne voit pas la ligne, alors que l'homme doué de ce sens des réalités que l'on peut aussi nommer sens des possibilités traîne une ligne dans l'eau sans du tout savoir s'il y a une amorce au bout. À une extraordinaire indifférence pour la vie qui va mordre à l'hameçon correspond chez lui le danger de sombrer dans une activité toute spleenétique. (...) » (p. 42.)

Partout autour de moi, de la chair, féminine et masculine, jeune et vieille. Il y en a de trop et de toutes sortes, à tel point que ça en devient dégoûtant. Dès que je quitte mon livre des yeux, et ce quelle que soit la direction que prend mon regard, j'ai l'aperçu fugace de raies de fesses et de gros seins qui ballottent. Et entre les nombreuses rondeurs, des nymphes au corps parfait grillent au soleil. — Ce qui, dans un autre environnement, aurait pu passer pour excitant n'a strictement plus aucun charme : l'absence d'intimité et la quantité élevée de peau clairement affichée le long de cette plage ensoleillée enlèvent toute grâce au tableau. (Au loin, sur une des berges, un joli visage se distingue, sans que je ne sache pourquoi, des centaines d'autres.)

« (...) Il est vrai qu'on rencontre à chaque époque toute espèce de visages ; mais, à chaque fois, le goût du jour en distingue un dont il fera le visage du bonheur et de la beauté, et tous les autres visages, désormais, s'efforceront de lui ressembler ; même les plus laids s'en approchent, avec l'aide de la mode et des coiffeurs ; et seuls n'y parviennent jamais, nés pour d'étranges succès, ces visages en qui s'exprime sans concession l'idéal de beauté royal, mais évincé, d'une époque antérieure. Ces visages passent comme les cadavres d'anciens désirs dans la grande irréalité du commerce amoureux, et chez les hommes qui contemplaient bouche bée le vaste ennui des chants de Léontine sans comprendre ce qui leur arrivait, les ailes du nez étaient agitées de tout autres sentiments que devant les hardies chanteuses à coiffure tango. (...) » (p. 47-48. C'est moi qui souligne.)

Lisant le premier paragraphe — où il est question entre autres de la météorologie estivale de l'Europe et de la configuration classique des anneaux de Saturne (bref, « une belle journée d'août 1913 » des plus anodines) —, je sais que je vais adorer ce très long texte virtuose. Dans dix ans, si je suis encore en vie, lorsqu'on me demandera quels livres m'ont marqué dès les premières lignes, je pourrai mentionner, en faisant pour la forme l'impasse sur Goethe et sur les récents Wittgentein et Nietzsche : « Dune de Herbert, Hypérion de Simmons et L'homme sans qualités de Musil » ! — Voilà ce que je me dis aujourd'hui mais peut-être n'est-ce pas du tout vrai ? (Ou en tout cas, peut-être est-ce une belle simplification, comme à chaque fois qu'on demande à un être humain d'établir une liste ?)

« (...) Et Ulrich sentait que les hommes ignoraient cela, qu'ils n'avaient même aucune idée de la façon dont on peut penser ; si on leur apprenait à penser autrement, ils vivraient aussi autrement. » (p. 72.)

Ces intellectuels qui ont grandi et ont été éduqués à Vienne au carrefour des XIXe et XXe siècles semblent, vus depuis ce début de XXIe siècle — fade et pourri intellectuellement ; où aucune idée nouvelle ne voit le jour, faut-il encore le préciser ? —, avoir une conception beaucoup plus sévère et inflexible de ce que sont l'écriture et le travail personnels. On y trouve constamment cette idée de réforme de la pensée et du comportement. Un foisonnement de concepts sur la morale, la politique et la société ; une cité grecque très tardive, qui sera avalée par les guerres... Et nous serons nous aussi avalés par les guerres — à moins que nous ne le soyons déjà ? —, mais sans avoir développé une telle rigueur dans la pensée.

Vivre une époque médiocre en tout, sans talent, sans apogée... C'est la vie !

Minerve

« Pourquoi donc chercher à mentir ?
Ne soyez pas un fol à la tête sonore ;
Le bon sens, la raison qu'en tous lieux on honore,
Est-il tant besoin d'art pour les faire sentir ?
Si vraiment vous avez une cause à défendre,
Manquerez-vous des mots qui vous feront entendre ?
Allez ! tous vos discours luisant de bel esprit
Où l'homme avec orgueil se contemple et s'étonne
Sont plus désespérants qu'un triste vent d'automne
Sifflant dans les brouillards sur le gazon flétri ! »

(Goethe, Faust I*.)

Ce passage dans lequel l'érudit Heinrich Faust reproche à son assistant Wagner son désir de devenir un bon rhétoricien afin de rallier, charmer et persuader ses contemporains, je le dédie amèrement aux fabricants de mensonges ; à tous ceux qui, sur Internet et ailleurs, enrobent leur propagande dans un joli manteau de rhétorique et utilisent une parodie de science dans le but de tromper. — Puissiez-vous vous embourber dans votre propre fange ! (Bien cordialement, etc. Hamilton.)

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* Gloire soit rendue au poète et traducteur Jean Malaplate pour son exploit : celui d'avoir traduit les deux Faust de Goethe en vers, en respectant, autant que faire se peut, la métrique et le style du texte original !

Pluton

Aujourd'hui, dimanche 14 juillet 2013, après avoir rempli de nombreux cartons et de nombreux sacs, après les avoir empilés devant la porte d'entrée, après les avoir embarqués dans le coffre de la voiture de mon cousin venu prêter main forte, mon père a quitté — pour toujours — la maison familiale : un salut, une bise et au revoir ! (Nous n'avons jamais été des sentimentaux.)

Aujourd'hui, dimanche 14 juillet 2013, après de minuscules adieux déchirants mais pas trop, Gaëlle retourne chez sa maman pour quinze jours. Seul témoignage de son passage : un bordel incommensurable fait de dessins, de bricolages, de livres et de jouets, que ma mère, maniaque même lors des coups durs, s'empressera d'ordonner (selon ses dires, il lui faudra trois jours pour que la maison ressemble à nouveau à une maison convenable, c'est-à-dire aseptisée et symétrique).

Il fallait bien que ces événements soient consignés quelque part, même si je n'écris plus pour le moment.

Jupiter

Vingt heures trente-deux. Court trajet de retour en tram vers l'appartement. Je lis, debout, cette lettre que Nietzsche a adressée à Carl von Gersdorff le 7 avril 1866* — et ce passage :
« Trois choses me servent de réconfort, mais de trop rare réconfort : mon Schopenhauer, la musique de Schumann, enfin les promenades solitaires. Hier le ciel laissait présager un orage de première grandeur, je gravis en toute hâte un sommet voisin, qu'on appelle le "Leusch" (tu pourras peut-être m'expliquer le sens de cette nomination), trouvai là-haut une hutte, un homme en train d'abattre deux chevreaux, et son garçon. L'orage éclata sur le mode le plus violent, avec tempête de grêle, j'éprouvai une incomparable exaltation et saisis à quel point nous ne comprenons bien la nature que lorsque nos soucis et nos tracas nous contraignent à trouver refuge auprès d'elle. Qu'était-ce alors pour moi que l'être humain et son indécise volonté ? Qu'avais-je à faire de l'éternel : "Tu dois", "Tu ne dois pas" ? Comme c'était autre chose, l'éclair, l'ouragan, la grêle, libres forces sans éthique ! Comme elles ont de la chance, comme elles sont puissantes, pur vouloir que ne vient point troubler l'intellect ! »

Un plaisir à double titre car j'y trouve non seulement une belle description de la liberté que seul un orage peut procurer, mais également la confirmation que Nietzsche — même Nietzsche ! — a été balbutiant (fabuleusement balbutiant tout de même) et presque romantique dans le développement de sa pensée de jeunesse (il avait vingt-et-un ans). Je pense, un sourire aux lèvres : peut-être n'est-il pas le psychopathe décelé par Léandra ?

Ensuite, il y a ce jeune gars à casquette qui fumait un joint, attendant le tram au Parvis de Saint-Gilles. Il sort en même temps que moi, me dépasse sur l'escalator de la station Albert et me parle tout de go : « Nietzsche. Nietzsche... Un grand ! Un grand auteur !
— Vous l'avez lu ?
— "Je pense donc je suis", c'est lui ? Ha non, c'est Descartes, c'est ça ? 
— Oui, c'est plutôt Descartes. »
Il continue son chemin puis, arrivé sur l'esplanade, il se tourne à nouveau vers moi :
« Mais Nietzsche, c'est quel courant philosophique ?
— Ce n'est pas vraiment un courant... C'est... Nietzsche. Des aphorismes...
— Mais il faut aussi se rapprocher de Dieu... Lire la Bible ou le Coran ? »
Je tends mon livre de poche d'un air presque peiné :
« Je crains, au contraire, que ce genre de lecture, plutôt que de rapprocher, éloigne définitivement de Dieu... »
Nous partons chacun de notre côté non sans avoir échangé auparavant un salut amical : moi vers la chaussée d'Alsemberg, lui vers l'avenue Jupiter. — Jupiter ! Un dieu romain : quelle belle ironie !

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* Nietzsche, Lettres choisies. Choix et présentation de Marc de Launay, Paris, Gallimard, 2008, p. 59-60. (Traduction de Henri-Alexis Baatsch.)

Hamilton's Holiday

 Comment redevenir une chrysalide ? — 

Je suis un être routinier, mais... — Mais il y a un moment où il me faut, en une fois, casser impitoyablement la routine. La tabasser. La rouer de coups. La démolir. L'annihiler. L'incendier. Et il faut que sur les morceaux sanguinolents, sur les chairs tuméfiées, sur les cendres encore fumantes de cette putain d'habitude, naisse quelque chose de frais, de neuf... — Un phénix ou une Turritopsis nutricula, peu importe : quelque chose de frais et de neuf.

Il est grand temps d'exploser toute cette machinerie usée, fatiguée et quotidienne qui grince sous les charpentes : plus de deux ans pour la même chose, c'est déjà beaucoup trop ! (Et cette fois-ci, ce n'est pas un poisson d'avril.)  

Est-il possible, en tant que personne extérieure, de se rendre compte de la discipline demandée au jour le jour pour tenir ce journal ? Est-il possible de se rendre compte à quel point ce blog m'a possédé (parfois pour mon plus grand plaisir d'ailleurs) ? À quel point j'ai été dépendant de ce principe d'écriture journalière ?... J'organisais mes voyages en train, mes soirées, mes heures creuses et jusqu'à mes vacances (Québec ! Chiny !) en vue de décrire mes journées, et principalement mes journées de retard.

Actuellement, j'ai l'impression d'avoir (tristement, déjà) poussé mon style dans ses derniers retranchements ; et aussi d'avoir exprimé beaucoup de choses, de telle manière qu'une personne assidue pourrait me connaître assez intimement et deviner à l'avance de quelle manière je m'apprête à commenter telle ou telle observation, tel ou tel sujet.

J'ai donc décidé, pour la première fois depuis l'existence de ce journal, de prendre des congés ; de faire une pause de quelques mois. Non pas pour arrêter définitivement l'écriture mais pour réfléchir à de nouvelles orientations, quelles qu'elles soient. (J'ai beau avoir une très grande réserve d'oxygène, l'air libre me manque, et tout ce que j'écris pour le moment me paraît beaucoup trop chargé de gaz carbonique.)

Faut-il un mot de la fin ? Non, je n'y arrive pas. Terminons donc, amis, cette session d'écriture de la manière la plus abrupte et la plus normale qui soit : par un point.

« L'aubépine du comte Eberhard »

« Cher Monsieur Engelmann !

Merci beaucoup pour votre aimable lettre et pour les livres. Le poème d'Uhland est vraiment magnifique. Il en est ainsi : si on ne cherche pas à exprimer l'inexprimable, alors rien n'est perdu. L'inexprimable est plutôt — inexprimablement — contenu dans l'exprimé ! (...) »

(Extrait d'une lettre de Ludwig Wittgenstein à Paul Engelmann,
9 avril 1917, reproduite dans Ilse Somavilla [dir.] et
François Latraverse [trad.], Ludwig Wittgenstein.
Paul Engelmann. Lettres, rencontres,
souvenirs
, 2010, p. 33.)


« Le comte Eberhard le Barbu
du pays de Würtemberg
S'en allait en un pieux voyage
Vers les rivages de Palestine.

Un jour qu'il chevauchait
À travers une fraîche forêt,
Il eut tôt fait de couper
Une verte brindille d'aubépine.

Il la plaça soigneusement
Sur son casque de fer ;
Il l'emporta au combat
Et sur les flots de la mer.

Et de retour chez lui,
Il la planta en terre,
Où bientôt maintes pousses nouvelles
Naquirent au doux printemps.

Le comte, fidèle et bon,
Lui rendait visite chaque année,
Se réjouissant du courage
Avec lequel elle grandissait.

Le seigneur était vieux et las ;
La petite branche était désormais un arbre,
Au pied duquel s'asseyait souvent
Le vieillard dans un rêve profond.

La voûte, haute et large,
Lui rappelle par de doux murmures
L'ancien temps
Et le pays lointain ! »

(Source : Ludwig Uhland [1787-1862], L'aubépine du comte Eberhard, traduction de l'allemand sur base des traductions existantes et notamment de celle de François Latraverse dans Ludwig Wittgenstein... op. cit., p. 31, note 26 et p. 138. — Cette dernière traduction me semblant par trop s'éloigner du texte original [voir ici] et les autres trouvées sur le Web ne me satisfaisant pas entièrement, je propose dans ce journal ma propre version qui, évidemment, ne me satisfait pas non plus, on l'aura compris !)