Archives annuelles : 2012

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Chère E.,

À l'instant où je t'écris cette carte postale, nous venons de quitter Tadoussac à l'aide du traversier. Le gros bus de la compagnie Intercar nous ramène lentement mais sûrement vers les grandes villes du Québec. À chaque fois que je laisse cet endroit derrière moi, j'ai comme un pincement au cœur que je n'arrive à résorber qu'en me jurant d'y retourner un jour prochain. Car vois-tu, Tadoussac est l'un de ces endroits où le temps n'a que très peu de prise, où chaque colline est découpée par un brouillard clair-obscur et où le moindre nuage est dessiné au fusain. (À part ça, je ne t'apprendrai rien en te disant que je rame à chaque instant — non, je ne fais pas de kayak ! — pour tenir mon blog à jour et tenter d'écrire autre chose que les pires banalités... mais le résultat ne me satisfait absolument pas, évidemment.)

Je te souhaite, ô ancienne légionnaire, une bonne journée !
H.

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Chers A. & P.,

Ici, à l'Auberge de jeunesse de Tadoussac, la fin de la semaine est placée sous le signe de l'art... Ce vendredi soir, des dizaines de peintres se sont en effet installés dans ce petit village au confluent du Saint-Laurent et du Saguenay pour un atelier de deux jours sur le thème des toits rouges (un des symboles de la localité). Certaines toiles — mais pas toutes, fort heureusement ! — sont de véritables croûtes naïves et sans intérêt. Pendant ce temps, des musiciens se succèdent devant la terrasse du café, les uns complètement amateurs (un Français un peu saoul qui s'est emparé d'une guitare ; un vieux monsieur qui ne jure que par la mer...), les autres déjà beaucoup plus professionnels, comme Monsieur Roux et Sébastien Lacombe (photo), ou encore un groupe de guitaristes manouches hors pair... Enfin, pour clore magnifiquement la soirée de samedi, nous avons eu droit à un duo de musique blues, dont l'harmoniciste était fantastiquement doué... 

Bonjour à vous et aux chats mérovingiens neurasthéniques,
H.
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Chère Y.,

« À l’aube, les postes de vigies des trois mâts furent ponctuellement occupés à nouveau.
— La voyez-vous ? cria Achab, après avoir laissé à la lumière un moment pour se répandre.

— On ne voit rien, sir. »

Ici non plus, on ne voit rien ! Flippo, ce maudit chanceux, a bien réussi à observer furtivement un petit rorqual avant qu'il ne replonge aussitôt dans l'eau, effrayé par un putain de bateau de croisière AML. De mon côté, nada, que dalle, même pas la partie supérieure d'une queue de baleineau... Cela dit, qu'est-ce que je m'en fous ! Le temps est maussade et pluvieux aujourd'hui, mais cela ne m'empêche nullement d'observer des paysages toujours aussi somptueux...

J'espère que la navette Bruxelles-Liège n'est pas trop chaotique en mon absence...

H. 


P.S. : j'ai demandé à Flippo s'il avait un message à te transmettre. Sa réponse est la suivante : « Hein ? Bah non... Pourquoi ? Je la reverrai dans une semaine... »

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Chers A. & F.,

Je me rends compte que je ne vous ai pas encore félicités pour la nouvelle « progéniture » en préparation... Voilà qui est fait ! — Ici, pas de mioche en vue, ni de préparation de mioche, même dans la phase la plus initiale (et protégée) du projet... Simplement de superbes vues à ne plus savoir qu'en foutre... Ça en devient même presque lassant : « Oh ! Mais c'est encore ce putain de fjord avec ce putain de traversier qui lance un putain de "Pôôôt !" ridicule à chaque fois qu'il quitte ce putain de quai ! » Bon, c'est vrai que c'est vachement beau, ce putain de soleil couchant sur cette putain d'eau millénaire, mais je fais semblant de ne pas avoir le moindre sentiment par rapport à ce que j'observe, simplement parce que je trouve comique de placer le terme « putain » dès qu'un interstice se libère. Bref, vous l'aurez compris : nous sommes à Tadoussac et c'est une putain d'apothéose pour notre voyage (sauf pour Flippo, qui ne jure que par ce putain de Trois-Rivières à la con, putain !).

Je vous souhaite un putain de bonheur !
H.

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Cher P.,

« Avec un ciel si bas qu'un canal s'est perdu » : une phrase qui évoque à merveille la météo de ce vendredi matin à Tadoussac... Si humide et si brumeuse que la visibilité est limitée à quelques centaines, voire quelques dizaines de mètres... Cependant, à la place du petit canal flamand, nous avons droit à l'immense estuaire du Saint-Laurent (plus de vingt kilomètres de large !), dont les eaux salées, en interaction avec les eaux douces du Saguenay, créent un environnement propice à l'alimentation des mammifères marins. En fin de matinée, lors d'une balade sur la Pointe de l'Islet, à deux pas de la marina, nous avons essayé d'en débusquer quelques uns (bélugas et rorquals sont semble-t-il fréquents à cet endroit). En vain ! La brume était si épaisse que les seuls animaux que nous avons observés furent... des mouettes. Amusant de constater à quel point ces dernières ne se méfient pas le moins du monde des humains.

Bien le bonjour à toute la famille !
H.

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Chers O. & T.,

Aujourd'hui, nous avons marché le long d'un sentier que vous auriez sans doute apprécié. Treize kilomètres de montées et de descentes en forêt avec de nombreux merveilleux points de vue sur le Fjord du Saguenay et le petit village de Tadoussac (Côte Nord, Québec). Je ne doute pas un seul instant que vous auriez, marcheurs aguerris que vous êtes, plutôt choisi la promenade de vingt-cinq kilomètres, voire celle de quarante-trois (!), mais Flippo et moi, nous la jouons beaucoup plus calme. Ce soir, nous avons rencontré quelques sympathiques Français, avec qui nous allons sans nul doute passer la soirée. Ils sont presque tous venus ici pour voir les baleines et semblent très étonnés quand je leur dis que je ne suis pas là pour les observer (du moins pas spécialement) mais bien pour profiter de l'ambiance et des promenades, et pour me reposer aussi. Ha, ces Français ! Ils sont tous tellement obnubilés par ces maudits cétacés !

À bientôt et bisous à Sophia,

H.

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Cher Monsieur D.,

Je sais que vous êtes mort, mais la mort n'a jamais empêché qui que ce soit de lire une lettre — du moins si j'en crois vos romans et nouvelles. Donc, si vous me le permettez, je vais vous exposer mon problème. Voilà : j'habite sur le continent européen et il se fait que je suis pour l'instant en vacances au Québec. Je rectifie : tout laisse à penser que je suis en vacances au Québec... Cependant, je n'y crois pas une seule seconde.

Déjà, il y a cette histoire d'avion. Cet engin ridicule ne devrait en toute logique pas exister, ni encore moins voler... Je sais ce qu'est la portance, je sais comment est censé décoller un aérodyne (je ne suis pas totalement inculte, merci), mais ça n'a tout de même pas de sens. Un tel appareil devrait rester à terre, un point c'est tout ! Alors, quand on me dit que j'ai embarqué dans une cabine qui a traversé l'océan Atlantique à 32.000 pieds du sol, permettez-moi d'émettre de sérieux doutes quant à la possibilité d'une telle manœuvre !

Et c'est bien là tout mon problème, et le but même de mon courrier... Est-il possible que je ne sois pas dans cet endroit que l'on nomme « le Canada » ? Est-il possible que l'avion dans lequel j'ai embarqué n'ait jamais pris son envol ? Peut-être s'agit-il d'un formidable leurre ? Peut-être m'ont-ils placé dans un simulateur de vol du genre « Star Tours » (© Disney) avec sensations multiples garanties (observation effective du décollage, effets sur l'oreille interne) ?

Et après ? Eh bien, c'est très simple : pendant les fausses huit heures de vol, ils ont passé leur temps à reconstituer un décor différent du décor de départ. (Ils travaillent vachement vite, comme vous l'avez d'ailleurs constaté dans un de vos textes.) Donc, à l'arrivée, j'ai débarqué dans un nouvel environnement, sans avoir vraiment bougé. C'est en tout cas ce que je me suis dit aujourd'hui en faisant cette balade le long du « sentier du Fjord » : le paysage ressemblait grosso modo à l'Ardenne belge, si ce n'est qu'en Ardenne belge, il n'y a pas de fjord. Ni de castor. Ni de barrage de castors... Il y a aussi l'épineuse question de l'accent ainsi que le problème du décalage horaire, auxquels je n'ai pas encore réussi à trouver d'explications rationnelles satisfaisantes — jusqu'à présent du moins.
Vous trouverez dans cette même enveloppe une série de clichés pris lors de ma promenade le long du fjord, afin que vous puissiez juger en toute connaissance de cause de l'absurdité de tout ceci et confirmer ou infirmer mon intuition. Je n'en dors plus la nuit.

Je vous prie de recevoir, cher Monsieur D., au sein de votre confortable cercueil de semi-vie, l'expression de mes sentiments distingués,

H.L.E.

Une forêt comme on en trouve en Ardenne.

De l'eau et des lignes à haute tension, comme à Trois-Pont.

Ce qu'ils disent être le Fjord du Saguenay.

Un étang aux castors (mais on ne les a pas vus).
Un petit lac tout ce qu'il y a de plus classique.
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Cher V.,

Je ne vais pas te mentir : je savais pertinemment bien que jamais tu ne viendrais au Québec avec nous. De toute façon, nous ne l'aurions sans doute jamais accepté. Et puis, je commence à te connaître, ma poule : même pour organiser un bête verre d'anniversaire, tu sembles avoir le plus grand mal à prendre une décision ! Bref. Voici un aperçu de ce que tu as manqué : une auberge festive à deux pas du désormais immense Saint-Laurent et du beau Fjord du Saguenay (une région de lacs, de forêts, de baleines, de phoques, de castors, d'ours et d'orignaux). Une auberge qui dispose par ailleurs d'un joli petit café proposant de nombreuses bières québécoises au fût. Aujourd'hui soir, un chanteur-guitariste joue sur la terrasse et demande quelquefois à certaines de ses connaissances parmi l'assistance de venir chanter avec lui... Anecdote : en plus de savoir y faire avec une guitare, il imite particulièrement bien le son de la trompette avec sa bouche. — Tout compte fait, je t'y aurais bien vu, à cette auberge, attablé devant ta pinte de Boréale IPA...

A+ et « pas de folie de ton corps », hein !
H.

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Chère D.,

À l'heure où je t'écris cette carte postale, nous venons d'arriver, grâce au traversier, sur la rive nord de la rivière Saguenay. Nous logeons quatre nuits à l'Auberge de jeunesse de Tadoussac. Ce bled d'à peine mille habitants n'est hélas pas encore au bout du monde — dans cette contrée, ce dernier a un nom : Natashquan, où se termine à peu de chose près la mythique route 138 — mais s'en trouve tout de même assez proche pour se targuer d'être en très grande partie préservé de la connerie humaine. Ici, ni discours haineux, ni racisme ordinaire... Si la haine est présente en ce lieu, elle se cache bien. (Mais comment puis-je juger en tant que simple touriste ?) À l'auberge, rien n'a changé depuis la dernière fois : quelques vieux babas-cool, de la musique, une ambiance décontractée, des voyageurs de tous les horizons... Une sorte de « Badgad Café » mais en moins perdu et en plus fréquenté (faut pas déconner non plus !)... Il fait bon — voire chaud — aujourd'hui et j'attends avec impatience le coucher de soleil pour voir ce que va donner le traditionnel feu de bois. 

Bien le bonjour à Anouk et aux autres,
Porte-toi bien !
H.

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Cher L.,

J'avais dit à Mary que je te passerais un coup de fil avant de partir, mais je ne l'ai pas fait. Je remets toujours à plus tard le moment de te téléphoner parce que je n'ai pas envie que la situation redevienne comme avant... Mais passons ! — « Partir où ? », me demanderas-tu. Eh bien il se fait que je suis actuellement en vacances au Québec. Aujourd'hui, je suis allé visiter la chute Montmorency, une cascade vertigineuse (la plus haute de la province) de 83 mètres de hauteur, baptisée par Samuel de Champlain en l'honneur de l'amiral de France Charles de Montmorency. Le site fut d'une importance stratégique considérable dans les batailles pour le contrôle de la ville de Québec et, au-delà, de la région. C'est en effet à moins d'un mille des chutes que James Wolfe et ses troupes anglaises débarquèrent dans la nuit du 8 au 9 juillet 1759 pour installer un camp légèrement fortifié (une redoute) avant la bataille de Beauport, dont les Français ressortirent victorieux. Mais comme tu le sais, l'échec anglais fut de courte durée...

Je te téléphonerai à mon retour !
H.