Archives annuelles : 2012
Les bouches de ciment
« Nous autres, Ami,
Mangeons au râtelier du progrès !
Nous brûlons les relais !
Nous ne nous arrêtons jamais dans les gîtes d'étape ! —
Vois-tu cette vieille masure recouverte de lierre ?
Demain, elle n'existera plus !
Nous la dynamiterons
Comme nous avons dynamité toutes les autres avant elle. —
L'ancienne pensée est moribonde.
Adieu Emmanuel ! Adieu Friedrich ! Adieu Ludwig !
Sur les ruines de l'ancien monde,
Nous en bâtirons un nouveau. —
Tu n'y auras pas ta place.
(Et c'est tant mieux.)
J'ai gardé pour toi, Ami,
Une belle cellule
Dont les contours sont si spartiates
Que les briques rêches empêcheront ton sang de couler. —
Imaginée par nos meilleurs techniciens,
Elle sera à l'image d'une vision
Où l'espace n'a pas lieu d'être,
Du moins pour des gens comme toi. —
Tu n'existes pas.
Tu n'as jamais existé.
Et tu n'existeras jamais.
Pour nous, tu es déjà mort. —
Tu n'es pas le bienvenu ici.
(Et je ne donne pas cher de ta peau.)
Vois-tu, Ami,
Ces incendies périphériques ?
Ces remparts qui s'écroulent ?
Ces humains qui tombent sous nos balles ? —
Tes libertaires de pacotille,
Tes gauchistes dépassés,
Nous n'en ferons qu'une bouchée.
D'ailleurs, nous les avons déjà dévorés ! —
Ils gisent, sans doute morts
Mais peut-être encore vivants, qui sait ?
Sur les champs idéologiques
Que nous avons nous-mêmes semés. —
Nous gagnons de l'argent.
(Et c'est tout ce qui compte.)
Je voulais te dire, Ami,
À quel point je te hais !
Mais ta vie, je la pardonne
Car nous la contrôlons. —
Nous écraserons vos os
Jusqu'à l'élimination complète de votre engeance,
Et sur vos restes fumants,
Nous entamerons une danse ! —
Nous broierons vos cœurs
À l'aide d'un moulineur high-tech,
Dont les lames de titane
Seront colorées par vos tripes ! —
Je boirai ton sang.
(Et je m'en régalerai.)
Regarde, Ami,
Comme ce téléphone est joli !
J'en avais réservé un pour toi,
Mais tu l'as refusé par mépris. —
Vois comme cette émission est belle !
Écoute comme la vérité
Coule des bouches de ciment
Que nous avons nous-mêmes modelées ! —
Je sais que tu n'y crois pas,
Mais tu ne comptes pas.
Tu n'as jamais compté.
Et tu ne compteras jamais. —
Je te regarderai brûler.
(Et l'odeur âcre de ta peau incinérée alimentera mon bonheur, pour l'éternité !) »
Déferlante
La déferlante du temps mange les jours,
Avale les heures,
Dévore les secondes. —
Elle laisse dans son sillage sans cesse renouvelé
Quelques écrits exsangues,
Quelques phrases hirsutes,
Quelques paragraphes faisandés ;
Une ponctuation chancelante,
Des formes mouvantes et sans relief ! —
Des critiques, du cynisme, de la haine,
De la rancœur, du sang, des larmes et des cris !
De la peur.
— De la peur surtout ! —
Peur d'être avalé par l'inertie
Ou par le changement
Justement. —
De temps à autre, quelques espoirs,
Quelques rares amours incomplètes,
Des amitiés fugaces
Et des déceptions en cascade.
« Diantre ! Ils sont tous si décevants ! »
Je voudrais tant ne pas leur ressembler
Mais je n'y arrive pas. —
Du rationalisme à ne plus savoir qu'en faire,
Mangé par les charognards qui occupent mon esprit.
(L'oiseau d'or qui jadis trônait fièrement
Aux plus hautes cimes de ma tour de guet
Se décompose à la vitesse de l'aigle fondant sur sa proie.)
« Ce nuage a-t-il besoin d'être décrit ? »
« Cette souris doit-elle être disséquée ? »
« Pourquoi tiens-tu ce globe terrestre entre tes mains ? » —
Où est-elle passée, cette confiance dans l'avenir ?
Avalée, elle aussi, par l'impitoyable déferlante !
Étais-je aveugle ?
Ou bien le suis-je maintenant ? —
Ni la nostalgie des temps anciens,
Ni la poursuite de ceux à venir
Ne rendront leurs couleurs à ces heures
Qui n'existent pas
Et n'ont jamais existé.
La fée de Vitruve
Une tentative d'explication : à l'instar de la Schtroumpfette, créée par Gargamel à base d'argile et d'autres ingrédients pour le moins inquiétants (telle « une solide couche de parti pris »), les Schtroumpfs seraient tous des golems de la seconde génération créés par le Grand Schtroumpf... Ce dernier aurait lui aussi été fabriqué il y a très longtemps par un puissant alchimiste, dans le but de l'aider à préparer potions et autres élixirs (ceci expliquerait le savoir du vieux lutin barbu en matière de magie). Puis le vieil alchimiste serait mort et le (jeune) Grand Schtroumpf se serait retrouvé à errer pendant des siècles, d'abord à l'intérieur des frontières du Pays maudit, puis ailleurs dans le grand Monde, où il aurait notamment appris à parler le langage des humains... Jusqu'au jour où il aurait décidé de devenir lui-même un créateur et de fabriquer d'autres Schtroumpfs/golems, grâce au savoir ancestral de son défunt maître. D'ailleurs, n'est-ce pas lui qui, cent ans plus tard, arrivera à transformer la Schtroumpfette en jolie blonde nunuche ? Le Grand Schtroumpf est fort. Très fort.
— Parce que moi, je ne copie jamais ! Moi, j'invente ! »
« I saw the light from heaven »
Un constat : malgré mon athéisme, j'ai toujours eu un faible non pas pour la religion (Dieu m'en préserve, haha !), mais pour la culture héritée de la religion. Cela vaut tant pour mes préférences musicales (blues, folk, country...) que pour ma période historique de prédilection (le Moyen Âge, baigné de toute part par un christianisme omniprésent), ou encore mes auteurs préférés (le roman Dune est saturé de religion ; quant à L.W., n'en parlons même pas !). Dans tous les cas, c'est l'étrangeté de cette culture, de cette pensée, comparée à celle que j'ai reçue pendant mon éducation, qui m'attire plus que certainement.
D'un côté, je suis imprégné de l'éducation de mes parents (la volonté d'honnêteté poursuivie presque compulsivement par ma mère ; le radicalisme de mon père), de l'autre je n'ai jamais cessé de m'en éloigner. La science-fiction, l'anarchisme, l'histoire médiévale, la philosophie, l'astronomie... J'ai découvert tous ces sujets « tout seul comme un grand », comme si je voulais me démarquer de cet enseignement — enrichissant mais trop terre à terre — par un excès d'« ailleurs »... (Je suis comme ça depuis très longtemps mais je ne m'en rends compte que depuis peu.)
La dissectrice de l'Institut
Chaque congrès d'histoire auquel je participe me paraît avant tout une occasion pour tous ces universitaires qui se connaissent de se voir et de discuter « en connaissance de cause ». Et puis, il y a les autres : ceux qui errent seuls dans le grand hall, un café à la main...
« Des deulx coustez du fleuve »
On ne s'évade pas du Temps
Deux rivières à boire.
J'ai six vieux lacs à déplacer,
Trois chutes neuves à mettre au lit,
Dix-huit savanes à nettoyer,
Une ville à faire avant la nuit. »
Débat sur Facebook, la journée. — Qu'est-ce que ça peut faire qu'elle ait un voile sur la tête, bordel ? — À jouer la carte de la laïcité là où il n'y a rien à défendre ni à combattre, on se retrouve à se faire des amis qui écrivent comme des éditorialistes de Minute !
Lu, à peu de chose près : « C'est communautariste de mettre ensemble quatre Arabes sur un tract. » — Ce ne sont pas des Arabes, ce sont des habitants qui s'impliquent dans la politique de leur commune (Molenbeek) au travers d'un des quatre partis traditionnels (le PS). Si quatre noms flamands avaient été sur un même tract, aurait-on mis en avant la dérive communautariste ?
« Une fois sur la grande jetée d'Orly, dans ce chaud dimanche d'avant-guerre où il allait pouvoir demeurer, il pensa avec un peu de vertige que l'enfant qu'il avait été devait se trouver là aussi, à regarder les avions. Mais il chercha d'abord le visage d'une femme, au bout de la jetée. Il courut vers elle. Et lorsqu'il reconnut l'homme qui l'avait suivi depuis le camp souterrain, il comprit qu'on ne s'évadait pas du Temps. Et que cet instant qu'il lui avait été donné de voir enfant, et qui n'avait pas cessé de l'obséder, c'était celui de sa propre mort. » (La Jetée, 1962.)
« Ce livre est extrêmement difficile à transposer en film. Du début à la fin, il est question d'entraînements en école militaire de plus en plus poussés... Jusqu'au final époustouflant où l'on se rend compte que... Ha, oui, c'est vrai, tu ne veux pas connaître la fin des histoires ! » Jusqu'au moment où Ender se rend compte que son entraînement final n'en était pas un et qu'il a mené et gagné une vraie guerre offensive et destructrice contre les Doryphores à l'intérieur de leurs propres systèmes solaires !
Mais, pourrait-on me rétorquer, « et alors ? De nombreux sujets de société sont récupérés par l'extrême droite ! Faut-il pour cela renoncer à des principes comme la défense de la laïcité ou la lutte contre l'incursion du religieux dans la politique et les services publics ? » — Je n'ai pas de réponse à cette question. Rien n'est simple, comme dirait l'autre.
« There ain't no sense in runnin' »
Ode à Trois-Rivières
« Trois-Rivières, ville algonquine presque quatre fois centenaire, berceau de l'implantation européenne en Amérique du Nord, capitale de la poésie, ville de science et de lettres !
» Trois-Rivières, dont les joyeux vallons, creusés par le vieux Saint-Maurice avant de se jeter dans le grand fleuve, laissent béat d'admiration le voyageur égaré !
» Trois-Rivières, dont les habitants — les "Trifluviens", le savais-tu ? — arborent en permanence un sourire qui n'a son pareil nulle part ailleurs dans la Belle Province !
» Trois-Rivières, bordée par le Saint-Laurent, voie navigable qui a servi de porte d'entrée triomphale à l'exploration sans limite du continent nord-américain ; cours d'eau impérial dont le débit dépasse de loin celui du Nil !
» Trois-Rivières... Écoute comme ce nom coule ! Écoute-le résonner à l'intérieur de ton esprit, tel le béluga nageant majestueusement au gré du courant et des marées !
» N'as-tu donc jamais observé, Hamilton, le soleil de septembre se coucher sur le lac Saint-Pierre ?
» N'as-tu jamais vu ces terrasses se remplir au premier rayon de soleil estival ?
» N'as-tu jamais entendu vibrer la ville lorsque, au gré des saisons, des groupes itinérants envahissent les rues, les esplanades et les terrasses pour jouer une musique qui, longtemps après son évaporation, bercera ton cœur ?
» N'as-tu jamais senti le souffle léger du vent du Sud-Ouest effleurer ta peau avec amour ; avec la même délicatesse que l'abeille butinant la rose au crépuscule ?
» N'as-tu jamais touché ces anciens murs de pierres préservés du grand incendie ? — Leurs aspérités sont aussi douces que la rosée glissant sur la feuille d'érable au petit matin...
» Tonnancour, Saint-Quentin, Laviolette, Attikameks, Capitanal... Ces mots qui aujourd'hui ne t'évoquent sans doute rien de connu seront pour toi comme une seconde nature après y avoir séjourné !
» Trois-Rivières est plus qu'une ville, c'est un pays à elle toute seule !
» Trois-Rivières est plus qu'un pays, c'est un...
— Ouais, ça va, c'est bon, t'as gagné, Flippo ! On va s'y arrêter quelques jours, à ta fameuse Trois-Rivières ! »
* * *
Après m'être fait convaincre, chez Flippo, de faire une escale de deux nuits à Trois-Rivières (on l'aura compris) pendant notre voyage au Québec en septembre prochain, je retrouve ma Maison du Peuple de Saint-Gilles pour y attendre Léandra, que je n'ai plus vue depuis des semaines. — Cela fait d'ailleurs des semaines que je n'ai plus vu grand monde...
Même si, pour le moment, ce n'est pas facile tous les jours — c'est le moins qu'on puisse dire ! — avec Jonas (avec qui elle sort/ne sort pas — biffer la mention inutile), Léandra n'est pas déprimée. Elle a profité à moitié de son pass pour le Brussels Summer Festival (BSF pour les intimes) et a vu (et adoré) Iggy Pop, le chanteur fou contorsionniste. Elle sera bientôt en vacances — encore ! — et ne sait toujours pas vraiment comment elle va en profiter.
Qu'écrire d'autre ?
Léandra n'essaie pas de me convaincre d'aller à Trois-Rivières.
Léandra s'en fout, des verts vallons creusés par le Saint-Maurice.
Léandra n'a pas d'atomes crochus avec le Canada, ni avec ses habitants.
Le prix des « antipasti » a augmenté.
Ils ont tout « arrondi » vers le haut, les salauds !
Il fait chaud — étouffant même !
Et puis Jonas envoie un message pour demander à Léandra de le recontacter, et la soirée se termine vers dix heures du soir ! — Au vu de la chaleur et de mon épuisement, ce n'est sans doute pas plus mal...

