Archives annuelles : 2012

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Escalators

Tous les matins depuis le début du mois de juillet, j'ai pris l'habitude avant de prendre mon train d'aller chercher mon café noir à la boulangerie située en face de la gare de Tamines. (Je connais bien l'endroit pour l'avoir déjà fréquenté pendant un trimestre au moment où, n'ayant plus de logement à Bruxelles, j'ai dû retourner vivre chez mes parents.) La boulangère n'a pas changé : il s'agit toujours de cette dame, fin de cinquantaine, qui propose des cafés Nespresso. Parfois, elle discute avec moi ou avec une habituée assise à l'une des rares tables : « Quel été, hein ? » ou bien : « Bientôt les vacances ! » Et moi de répondre : « À qui le dites-vous ? » ou bien : « Ha ! Oui ! » (J'ai encore et toujours une vie passionnante.)

Parfois, lorsque j'attends mon train, seul, à Liège-Guillemins, j'ai l'impression de me retrouver non pas dans une vraie gare, mais à l'intérieur d'une maquette d'architecte. C'est une sensation bizarre qui est clairement accentuée — je ne sais pour quelle raison — lorsque je regarde les escalators installés sur les « flancs » des quais (voir ici ou ).

« Surtout, ne change pas ! », m'a-t-elle lâché en sortant du Tam-Tam, lors d'une des rares soirées que j'ai passées à Liège. Je ne l'ai plus jamais revue. L'évènement est vieux d'environ quatre ans et je ne sais pourquoi je repense aujourd'hui à cette éphémère rencontre. Toujours est-il que je me suis demandé alors si elle était sincère ou bien seulement ironique en me disant cela... Je pense qu'elle était curieusement très sincère. Elle m'a aussi sorti : « Je te passe mon numéro de portable, mais rassure-toi : ce n'est pas un faux, hein ! » — Ça, c'était une forme de sarcasme très particulier... Et je n'ai jamais testé le numéro pour vérifier.

Cet après-midi, j'interviewe avec Lodewijk une dame qui a pour nom de famille... Orval !

Zapata m'a enfin envoyé une des deux seules photographies de moi, posant fièrement devant un paquet de cigarettes péruviennes que lui et Amy m'ont ramené d'Amérique du Sud. La photo est un exemple réussi de profondeur de champ très réduite !

Bowling à Auvelais

Nous sommes mercredi 11 juillet, il est 20h37, et je suis de nouveau très en retard dans la rédaction de mon blog. Je dois raconter ma journée de dimanche. De plus en plus souvent, je pense que rédiger un article par jour est une pure folie, dans la mesure où cette pratique me demande une rigueur que je n'ai pas (et que je n'ai d'ailleurs jamais eue, malgré peut-être des apparences trompeuses). Cependant, je n'ai pas vraiment le choix : si je veux continuer ce journal, soit j'écris un article — même minime — par jour, soit j'arrête complètement. C'est débile mais c'est comme ça : je ne peux pas sauter un jour.

Les raisons de ce nouveau retard sont multiples... J'ai déjà mentionné ma difficulté à travailler en même temps sur deux projets d'écriture différents, mais ce n'est pas le seul problème : actuellement, pour mettre à jour mon journal, je n'ai en ma possession qu'un ordinateur sans batterie... Exit donc l'écriture dans le train, d'autant plus que ce dernier, que j'attrape exceptionnellement depuis une gare un peu paumée de Wallonie, est beaucoup plus rempli le matin que celui reliant Bruxelles à Liège. En outre, je ne peux évidemment pas écrire mon journal de la journée, étant au boulot, et quand je suis de retour chez mes parents, le soir, ma fille Gaëlle est là et je n'ai pas toujours le loisir d'écrire, comme je le ferais si j'étais dans un café saint-gillois ou tout simplement, en dernier recours, dans le calme de mon appartement.

Tout cela pour dire qu'une nouvelle fois, les prochains jours risquent d'être très spartiates... Quelques anecdotes, quelques aphorismes ratés, quelques éléments de discussion...

Alors aujourd'hui, il se passe quoi ? Eh bien il se passe que je me rends de nouveau au bowling, celui d'Auvelais cette fois-ci, avec Gaëlle, mes parents et ma grand-mère. Seuls ma mère et moi jouons. Trois parties. Ma grand-mère, bientôt 86 ans, reste assise à nous regarder pendant que mon père passe son temps avec Gaëlle, quand celle-ci n'est pas occupée à nous filmer... Comme carburant : du café pour ma maman, de l'Orval pour moi.

Je n'ai pas grand-chose à raconter, mais j'ai par contre sous la main un petit film totalement pourrave me montrant en pleine action ! (Film qui me permet par ailleurs de tester l'outil d'importation vidéo de Blogger...) — La trajectoire, l'explosion des quilles, le bruit caractéristique... Ha que ça fait du bien ! (La prochaine fois, je demanderai à Gaëlle de filmer le tout en slow motion.)

Tiens donc, j'ai bien envie de suivre des cours de bowling, afin d'apprendre à donner à ma boule (de bowling) une trajectoire curviligne, mais aussi et surtout à faire le malin avec mon gros bide et mon gant de soie marqué de mes initiales.

L'amertume du canari

Léandra et moi nous asseyons à la terrasse de la Maison du Peuple. Elle me montre son nouvel appareil photo : un bridge. « Ouais, je sais, toi tu n'aimes pas trop les bridges ! », me lance-t-elle. Je n'ai encore rien dit, mais il est vrai que, pour en avoir reçu un en cadeau d'anniversaire il y a des années, je ne suis pas un fanatique de cette gamme hybride coincée entre le compact et le reflex.

Un bridge, c'est un peu comme un ornithorynque. Queue de castor, bec de canard et pattes de loutre ? Non : assemblage hétérogène et contre-nature.

« Oh, mais c'est un objectif Leica tout de même !
— Oui, et il y a un zoom de malade. Tiens, essaie !
— Mazette ! Un zoom optique 24x !... Et avec un bon stabilisateur ! »
(Ha, ces progrès que l'on fait constamment en optique...)

« Tu peux jouer sur la profondeur de champ en modifiant l'ouverture du diaphragme... Plus la valeur ici est petite, plus le diaphragme est ouvert et plus la netteté de l'image est réduite dans l'espace...
— Romain m'a déjà expliqué tout ça plusieurs fois, mais à chaque fois j'oublie !
— Là, par exemple, je vais te photographier en laissant l'arrière-plan flou. Ha ben merde, ça ne marche pas ! »

Si je vois Léandra aujourd'hui, c'est aussi pour l'échange : je lui rends son petit ordinateur portable et elle me passe, en attendant, son vieil ordinateur dépourvu de batterie, dont le ventilateur, faisant autant de bruit qu'un système de ventilation d'une salle informatique des années soixante, énerve apparemment tellement Jonas, le puriste linuxien, que ce dernier en soupire de mécontentement à chaque fois qu'il voit la bête. Léandra me prévient : « Il faut beaucoup de temps pour le démarrer. Souvent, je le laisse branché pour ne pas avoir à le rallumer. Et j'ai rien nettoyé, hein... Il y a plein de trucs assez personnels sur le bureau... » ― Je suis curieux de nature mais j'ai sans doute trop de conscience morale pour essayer de chercher activement les « trucs assez personnels ».

Léandra part demain, seule, à Marseille avec son ornithorynque bridge récemment acquis. Elle logera à L'Estaque, le quartier portuaire peint à de nombreuses reprises par Cézanne.

Mary, deuxième du nom, est à nouveau de service au bar. Si elle avait disparu de la circulation depuis plus d'un mois, me dit-elle, c'est parce qu'elle préparait ses examens d'architecture à La Cambre... A-t-elle réussi ? Je ne sais pas, j'ai oublié de lui demander... Mais elle continue de sourire en tout cas !

« Chez mes parents, j'ai regardé une émission sur les aquariophiles, me raconte Léandra.
— Ha ?
— Y a des Européens qui vont jusqu'en Thaïlande pour acheter des poissons combattants !
— Ha.
— Là-bas, le combat de cette espèce de poisson est un vrai sport national... Ils mettent deux Combattants dans un petit bocal et les deux poissons commencent par se tourner autour... Ensuite ils s'attaquent en s'agrippant par la bouche, parfois pendant très longtemps, jusqu'à ce qu'un des deux ne meure. C'est celui qui a la mâchoire la plus développée qui survit.
— Bigre ! »

J'explique à Léandra : « Quand j'étais petit, on avait un canari à la maison. Un jour, mes parents l'ont mis dehors, au milieu de la terrasse, dans sa cage... Soudain, une buse s'est précipitée sur lui : depuis le ciel, elle avait vu la petite proie ― ça a une de ces vues, ces animaux-là ! ― mais pas la cage, qui est tombée lourdement par terre... La buse fut surprise et s'en alla, et le canari fut sain et sauf... Mais plus jamais il ne chanta comme avant ! Il devint aigri et mourut quelques mois plus tard... » (Je me demande jusqu'à quel point ma mémoire est fiable à ce sujet : plus tard, ma mère confirmera l'histoire de la buse, mais ne se souvient absolument pas du reste.)

« Je suis allée voir avec Jonas à la Cinematek un vieux film japonais intitulé La Femme des sables... L'histoire d'un gars, du genre "scientifique", qui fait une pause dans un village en plein désert. Les habitants l'hébergent pour la nuit. Ils le font descendre à l'aide d'une échelle dans une des maisons, où vit une femme seule. Le lendemain, il se rend compte que l'échelle a disparu et qu'il est prisonnier... » Léandra se contrefiche de garder secrète l'intrigue et me révèle donc la fin du film. Ça me donne envie de le voir !

Certaines personnes seraient-elles toxiques ? Entraîneraient-elles les autres dans leur sillage personnel fait de tristesse, de déprime, de mauvaise humeur et de misanthropie ? ― Je n'en sais rien mais si la chose est humainement possible, je dois avoir un très haut taux de toxicité ! (Et c'est que j'en serais fier, en plus...)

Mais peut-être est-ce justement l'inverse ? En me lisant, peut-être certains se disent-ils avec bonne humeur : « Eh bien ! Je croyais être mal en point, mais regarde donc celui-là ! »

Je suppose que pour de nombreuses personnes sensibles, Cioran constitue le comble de la toxicité.

Mais j'ai lu quelque part que le philosophe roumain, pourtant si désabusé et pessimiste dans ses écrits, aurait été dans la vie de tous les jours d'un abord très agréable, voire joyeux. Si c'était effectivement le cas, quoi de plus naturel, tout bien réfléchi ?

Jamais nous ne sommes obligés de lire quoi que ce soit ; par contre, nous ne décidons pas toujours spécialement de nos rencontres physiques. ― Ne pas avoir peur d'être toxique/pessimiste par écrit, mais se retenir dans les contacts sociaux ?

Le soir, je fais croire à Gaëlle que je ne la vois pas. Comme tous les petits enfants, mi-amusée, mi-apeurée, elle tente d'attirer mon attention par des gestes, des touchers, des appels. À la fin du jeu, je lui demande : « Croyais-tu que tu n'existais plus ? » Pour toute réponse, elle me montre sa main droite (!) et me dit : « Non, je savais très bien que j'existais, car je voyais encore ma main ! » (Elle reprend sans le savoir l'argument de G.E. Moore dans Preuve d'un monde extérieur.)

Des groseilles et des framboises ! Donnez-moi des groseilles et des framboises par milliers et je serai le plus heureux des hommes ! (Et de la rhubarbe aussi, si possible.)

Administration

Gaëlle a besoin d'urgence d'une Kids-ID. Sous cette appellation barbare et un rien ridicule, se cache tout bêtement « la carte d'identité électronique pour les enfants de 0 à 12 ans » (dixit le Portail des services publics belges). Dès lors, pourquoi ne dit-on pas simplement « Carte d'identité pour enfants de moins de douze ans » ? Parce que « Kids-ID », c'est de l'anglais et que ça fait plus cool ? Parce que c'est moins long ? Parce que ça se prononce de la même manière en français et en néerlandais ? Parce que les initiales de « Kids-ID » forment elles-mêmes le mot « KID », preuve de l'humour subtil et de très haute volée dont font preuve les fonctionnaires belges ? — Et pourquoi est-ce que je parle de tout cela ? Parce que j'ai encore envie de me plaindre ? Parce qu'il pleut dehors et que ça me déprime plus que d'habitude ? Ou bien parce que je n'ai rien d'autre à raconter ?

Gaëlle a donc besoin d'une Kids-ID... La raison ? Elle part en vacances en France dans deux semaines avec sa maman et doit, pour se rendre outre-Quiévrain en toute légalité, porter sur elle ce document. Et ce n'est pas tout ! Ma fille doit également recevoir, pour sortir du territoire belge, mon autorisation paternelle, dûment contre-signée par un agent communal assermenté... Une formalité fort compréhensible dans le cas où Maïté développerait l'idée saugrenue de profiter de son séjour en France pour enlever sa propre fille et aller vivre avec elle dans une montagne reculée d'Ouzbékistan.

Gaëlle, ma mère et moi arrivons en début d'après-midi à l'hôtel de ville de Namur. Là, nulle caricature de l'administration « à la Snuls »... À la place, un hall d'accueil entièrement rénové et informatisé, avec distributeurs de tickets d'attente (de différentes couleurs selon les services) et plusieurs grands écrans où s'affichent les numéros de ticket, en correspondance avec leur numéro de bureau.  En bas de l'écran, ce message : « Malgré nos efforts, il est possible que le temps d'attente soit un peu long. » (Tout est dans le « un peu »...) Le petit plus technologique : lorsque le numéro demandé n'arrive pas dans le délai imparti, une voix informatisée insiste d'un ton monocorde... « Attention, dernier rappel : le... numéro... 264... est demandé... au... guichet... 28... » (On se croirait en gare de Charleroi.)

Je dois rédiger un document manuscrit pour autoriser Gaëlle à quitter la Belgique et je pose à cette occasion la question débile du jour : « À "soussigné", il faut un tiret ou pas ? » (Je suppose que la fonctionnaire en a entendu d'autres.)

« Pourquoi t'es énervée, Nanou ?
— Je ne suis PAS énervée, Gaëlle...
— Si, si, tu es énervée... Pourquoi ? »
(Personne ne le sait mais c'est communicatif en tout cas.)

Le soir, direction Bruxelles. Je passe la nuit là-bas dans l'optique de rendre à Léandra, demain matin, son petit ordinateur. S'en allant seule à Marseille, dans un hôtel disposant du sacro-saint Wi-Fi, elle en aura terriblement besoin la semaine qui vient. Mais sans ce petit ordinateur bien pratique (qui a d'ailleurs déjà failli rendre l'âme à cause d'un bête café au lait chaud), je vais encore prendre, à partir de demain, un sacré retard dans la rédaction de ce blog ! Sans compter qu'il y a toujours cet autre gros article à terminer pour le boulot...

Bowling à Liège

Rolande, à la pause café de ce matin, s'adressant principalement à Wynka et à moi, mais ciblant tout aussi bien Charlotte et Lodewijk (qui sont absents ce jeudi), nous lâche : « Franchement, les amis, vous êtes pénibles avec vos histoires de syndicalistes... Vous n'arrêtez pas d'en parler, au café comme au dîner... » Elle est rejointe dans son discours par Sylvette et Christiane : « Est-ce qu'on vous ennuie avec des histoires de bibliothéconomie toute la journée, nous ? » — « Mais c'est que nous n'avons pas moyen d'en parler à d'autres moments... » Nous sommes tellement pressés par ce temps qui fuit ! 

Sylvette : « Si vous mentionnez une seule fois le boulot au bowling ce soir, vous devrez payer une tournée ! »

La tentation est trop forte : ce sera le gag récurrent de la journée. À chaque fois que je croise Sylvette ou Christiane, je me mets à parler de syndicalisme : « Ton histoire me fait penser à cette fameuse lettre que Bastien Durrée a remise à Albert II lors de sa joyeuse entrée à Liège ! », « 1971 ! Comme la grève des cols blancs à Cockerill, bien sûr ! », « Mais tout cela ne nous dit pas pourquoi André Renard a procédé de cette manière en 1948, alors qu'il se positionnait clairement pour l'unité syndicale... Qu'en pensez-vous ? »

Le soir, au bowling, nous formons tout d'abord deux équipes : l'équipe « BEF » (pour « Bibliothécaires en folie », hé oui !), composée de Christiane et de Sylvette, et celle des historiens, composée de Wynka et de moi-même. J'avais fait (comme d'habitude) le malin toute la semaine en affirmant que je savais très bien jouer au bowling... Mes trois collègues sont donc très déçues (et surtout hilares) lors de ma première « rigole ». Wynka, quant à elle, s'amuse à lancer la boule le plus loin possible de la piste, c'est-à-dire dans la direction opposée des quilles. Elle et moi, nous formons une fine équipe ! Les « BEF » gagnent deux parties, mais de peu siouplaît.

Sur le tableau de bord de la piste, l'inscription suivante : « Consommations OBLIGATOIRES. Veuillez appuyer sur le bouton rouge pour commander. » — Est-ce légal ?

Lodewijk arrive alors que nous sommes occupés à jouer une troisième partie, individuelle cette fois-ci. En me regardant lancer ma boule, il pouffe : « Quoi ? C'est tout ? Tu lances fort et au milieu ? Et moi qui croyais que tu avais une technique particulièrement originale ! » Quant à Christiane et Sylvette, elles font tout ce qu'elles peuvent pour me déconcentrer : par exemple, elles crient « Pouet pouet ! » quand je m'élance. Tout le monde il est très très méchant avec moi M'dame !

« Tu as 65 points... 1965... Cette fameuse année où ils ont tenté de syndicaliser les cadres d'entreprise en embauchant des universitaires au sein des structures syndicales nationales... » 

Un groupe d'une quarantaine de jeunes (et moins jeunes) débarque dans le bowling. Ils sont apparemment là pour boire un verre et non pour jouer. Wynka : « C'est horrible, on dirait des étudiants d'HEC ! », puis : « Je me tais, je me tais, car on va dire que je fais du délit de sale gueule ! » Un peu plus tard, le serveur vient prendre une troisième commande de boissons (OBLIGATOIRES donc). Lodewijk tente de faire de l'humour avec le serveur, désignant le groupe de jeunes : « Nous avons un compte "boissons" à l'entrée, mais ne les comptez pas dans notre addition, hein... » Le serveur ne comprend pas le second degré et répond, presque choqué : « Ça n'a rien à voir avec vous, Monsieur... »

Après le bowling, nous passons en coup de vent au Village gaulois, place Saint-Paul. (Tout ce monde condensé, ça me donne le bourdon...) Nous n'y restons pas longtemps et allons manger dans une brasserie pas loin de la place Cathédrale. La pluie commence à tomber dru. Je commande des boulets à la liégeoise (c'est délicieux, vraiment). 

Voilà une journée globalement positive, sans cynisme ni pensées ténébreuses ! Comme quoi, tout peut arriver dans ce journal, même le meilleur !

La découverte du flocon

Six heures quarante. Sur le chemin de la gare, rue de la Petite Pierrère, le vieux chat roux fatigué, assis confortablement sur son mur de schiste, me regarde passer sans broncher ni bouger. — Voir sa bonne gueule désabusée chaque jour me réconcilie un tant soit peu avec cette espèce tant honnie.

J'ai trouvé ma navetteuse favorite sur le trajet Tamines-Liège. Elle est du genre « toujours légèrement soucieuse » et aussi « yeux bleus fixes interrogateurs ». — Non, non, je ne me fais pas un film !

Matin et soir, depuis le train, j'observe les enceintes de confinement et les hautes cheminées de la centrale nucléaire de Tihange, de l'autre côté de la Meuse. Là-bas, des techniciens s'occupent de fendre l'atome pour créer de la vapeur d'eau (en résumé).

« Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément » (Boileau) : c'est bien exprimé mais est-ce vrai  ? Combien de fois n'ai-je pas pesté en exprimant maladroitement une pensée qui pourtant se présentait clairement dans mon esprit ?

Les bons philosophes sont des rémouleurs : ils aiguisent la pensée, la laissant telle quelle mais supprimant les scories inutiles. Les autres ajoutent curieusement des aspérités à la lame, voire la cassent complètement.

« On a découvert le boson !
— C'est quoi, un boson ?
— Je ne sais pas, mais on l'a découvert ! »

Au moment de l'accident de Fukushima, nous nous prenions tous pour des ingénieurs en énergie nucléaire. Aujourd'hui, avec la découverte du boson de Higgs, nous allons sans doute devenir pendant quelques jours des spécialistes en physique quantique. Werner Heisenberg, prends garde car nous voilà !

Le physicien John Ellis compare le boson de Higgs à un flocon de neige, le champ de Higgs à une étendue de neige et les autres particules à des skieurs ou à des marcheurs (avec ou sans raquettes). — La vulgarisation scientifique était plus facile du temps d'Isaac Newton !

Un jour, j'ai expliqué à ma collègue Wynka que j'étais souvent attiré par des femmes à l'allure très bourgeoise. Elle m'a alors répondu : « Ha ! Tu es comme mon père ! Lui aussi est fils d'ouvrier et craque fréquemment sur des petites bourges ! » — Nous autres, enfants de prolétaires instruits, voulons usurper notre condition sociale !

La recherche historique possède des points communs avec l'enquête policière... Recueillir des indices ça et là, les trier, combler les vides d'information, puis s'écrier enfin, victorieux : « Voilà ! C'est comme cela que ça s'est passé ! »

L'historien est le pire des jardiniers : vous lui commandez un champ de roses et il met l'accent sur les mauvaises herbes.

Je pourrais emprunter l'autoroute de l'Histoire, mais je préfère de loin les chemins sinueux et remplis d'ornières. — Emily me dirait alors : « De toute façon, en Belgique, les routes sont toujours pleines d'ornières ! »... Mais Emily n'est plus jamais là.

L'Histoire est beaucoup plus une arme à destination du futur qu'un outil de compréhension du passé. C'est sans doute pour cette raison que les commandes de travaux historiques effectuées par des acteurs du monde politique se font toujours avec méfiance et circonspection : « Nos archives ? On cherche, on cherche... », « Lui, vous ne l'interviewez pas ! », « Non, non, traitez plutôt cet événement ! », etc.

Au téléphone, la vieille militante syndicale glisse, entre deux renseignements sur l'histoire de sa centrale : « J'ai toujours été étonnée, tout au long de ma vie, par cette faculté qu'a mon cerveau de travailler tout seul. Une pensée est floue ? Je n'y réfléchis plus et je m'occupe d'autre chose... Plus tard, quand j'y reviens, la même pensée est beaucoup plus nette... Comme souvent, mon cerveau a travaillé en secret. » — Vite, vite, un bloc-note !

La même, interrogeant sa prodigieuse mémoire (sauf en ce qui concerne les dates), me permet d'éliminer au moins dix points d'interrogation insérés à divers endroits de mon texte. Je raccroche et lance triomphalement à Wynka et Sylvette : « Cette grande dame, si elle n'était pas de cinquante ans mon aînée, je la demanderais en mariage ! »

Qu'une œuvre soit aimée par beaucoup de monde me paraît toujours très suspect... Comment tous ces gens peuvent-ils sortir si contents de la salle de cinéma ou faire l'éloge de tel ou tel roman quand, la plupart du temps, ils ne peuvent même pas différencier une orchidée d'une ortie ? 

J'ai toujours eu un train de retard : adolescent, je me comportais comme un petit enfant et aujourd'hui, je me comporte comme un adolescent... — Avoir un train de retard : une métaphore qui me va bien, donc.

« Rien ne sort de rien »

Je passe les deux premières semaines de juillet chez mes parents. Chaque matin, je parcours à pied les quelque trois kilomètres qui séparent la maison, nichée dans les hauteurs boisées du village, de la gare, presque située en bord de Sambre. — Marcher sur un chemin de campagne le matin engendre une réflexion plus nourrie, et plus saine aussi.

Autre train, autres têtes ! 

Durant le voyage d'accueil du Cercle d'histoire de l'ULB, en octobre 1999, un camarade historien avait affirmé son déisme, à la manière de Voltaire : « Je suis déiste, expliqua-t-il plus ou moins en ces termes, parce que je pense qu'il est impossible qu'un univers aussi structuré et harmonieux que le nôtre ait été créé ex nihilo, sans un créateur qui a décidé, du moins au départ, de sa forme ! » — Toujours la même question : si une intelligence supérieure a créé ce Monde, fût-ce un horloger non-interventionniste, quelle serait donc l'origine de son existence, à lui ? Élever la structure et l'harmonie d'un niveau (comme de mille d'ailleurs) ne répond à aucune question.

Aujourd'hui, si l'on me demandait pourquoi je suis athée, je répondrais sans doute de façon différente qu'il y a dix ans. Ma réponse se bornerait désormais à quelque chose comme : « Quel intérêt y a-t-il à imaginer un invisible niveau supplémentaire ? »

On pourrait dire que je suis aujourd'hui en paix avec mon athéisme, que je n'ai plus besoin de le défendre avec virulence.

On est souvent athée (ou croyant) de la même façon qu'on est de gauche (ou de droite). On acquiert ce système de pensée de manière presque animale, par l'éducation et quelques premières rencontres décisives, puis seulement, bien des années plus tard, on essaie de lui donner une base idéologique par la réflexion, voire de convaincre les autres par la dialectique ou la rhétorique.

Mon article sur la chasse au trésor est complètement dénué d'intérêt. — Faute avouée, à moitié pardonnée ?

Goethe, sur l'invention : « La joie de la première perception, de ce que l'on appelle la découverte, personne ne peut nous la prendre. Mais ne réclamons pas trop d'honneur pour autant, il pourrait être bien mince ; car en général nous ne sommes jamais les premiers. » Paragraphe suivant : « Que veut dire d'ailleurs inventer, et qui peut dire qu'il a inventé ceci ou cela ? Tout comme c'est une vraie sottise de dire qu'on est le premier, c'est être bien présomptueux et avoir bien peu de conscience que de ne pas vouloir se reconnaître comme plagiaire. »

L'écriture est un gigantesque plagiat. Puisque « rien ne sort de rien » (Alcée), il faut bien que ce que j'écris sorte de quelque part, et ce quelque part ne peut être mon esprit à lui tout seul.

Laurent Louis, ex-guignol du Parti populaire, ressemble à Lytle : même bouille enfantine, même air candide !

Se méfier des phrases qui commencent par « Il est évident que » et finissent par « moi, je vous le dis ! » — Il est évident que de telles phrases cachent un malaise latent, moi je vous le dis !

Le patron de l'Espress « Oh » Juice, lisant le journal La Meuse de ce matin : « Y a un gars qui s'est fait flasher à 280 km/h. » Il me regarde, hausse un sourcil et fait une grimace : « 280 km/h... C'est quand même beaucoup... »

Je m'assieds sur le sol de la gare des Guillemins, attendant ma correspondance. J'ouvre le petit ordinateur de Léandra (dont je viens de remplacer le clavier) pour noter quelques idées... Dans ma main gauche, un café bouillant. — Hamilton, bougre d'idiot, je t'ordonne de poser ce café IMMÉDIATEMENT !

Si seulement j'étais moins fainéant ! — Mais si, tout au cours de mon existence, j'avais été moins fainéant, peut-être aurais-je été plus bête aussi ? Car c'est la volonté d'en faire le moins possible, inventant sans cesse mille stratagèmes pour me débarrasser rapidement des banalités pratiques de la vie en société, qui a fait de moi ce que je suis aujourd'hui. (Un inadapté social ?)

Il n'en faudrait vraiment pas beaucoup en ce moment pour que je revienne à une vie normale. D'aucuns imaginent qu'il y a un énorme gouffre entre le bien-être et l'inadaptation sociale mais je sais, par expérience, que je peux passer très vite de l'un à l'autre. La question serait plutôt : « En ai-je réellement envie ? »

Curieux élancements dans le bas du dos et espoir que ce ne soit pas le signe avant-coureur d'un calcul rénal !

J'envoie un message à mes propriétaires pour les prévenir qu'une nouvelle occupante (Mary) habitera normalement bientôt dans l'appartement qu'ils me louent, sans aucune autre précision... Assez comiquement, la dame me félicite ! — Le poids des convenances : si un trentenaire partage son appartement avec une femme, c'est qu'il est forcément en couple avec celle-ci (et il faut le féliciter pour cette « réussite »).

Univers imbriqués, réalités simulées

« Concentré, je répétais en moi-même : "Tout mouvement n'est qu'illusion."
Soudain il m'apparut qu'il existait un système de références dans lequel tout mouvement est une illusion : le simulateur lui-même ! Les unités subjectives s'imaginent agir dans un milieu physique. Mais elles ne vont littéralement nulle part. Lorsqu'une unité de réaction (...) "marche" d'un immeuble à un autre, la seule chose qui intervienne, en réalité, ce sont des courants simulectroniques qui "pompent", par l'intermédiaire d'une grille et de transducteurs, des "expériences" illusoires dans un tambour mémoriel. »

« L'illusion de la réalité était si complète. Les plus petits détails avaient été méticuleusement prévus. Là-haut, Il n'avait guère lésiné sur les enjolivements de Son simulateur. Il n'avait laissé échappé que quelques minuscules et imperceptibles contradictions.
En regardant mon ciel constellé, j'essayai d'apercevoir la réalité absolue au-delà de l'illusion universelle. Mais le Monde Réel n'était dans aucune direction précise par rapport au mien. Ils formaient deux univers différents, dont aucun n'était contenu dans l'autre. Et pourtant, ce Monde Réel était partout autour de moi, caché par un voile électronique. »
(Daniel F. Galouye, Simulacron  3, 1964.)
Et si l'Univers n'était qu'une réalité fabriquée par un simulateur total, un ordinateur démesurément complexe qui prendrait tout en compte, de l'infiniment petit à l'infiniment grand, y compris l'intelligence humaine, la douleur et les relations sociales, à tel point que les personnes simulées au sein de cet Univers ne pourraient se rendre compte que leur conscience n'est qu'une très longue série de bits (ceci étant dit sans aucune volonté de paraître vulgaire) ?
C'est l'objet du roman Simulacron 3, lu ce week-end. L'auteur, Daniel F. Galouye, avait une certaine longueur d'avance dans la mesure où il a écrit son histoire à l'aube de l'ère informatique moderne. Son récit constitue une mise en abyme dans laquelle le principal protagoniste et narrateur de l'histoire, Douglas Hall, supervisant un tel simulateur total sur ce qui s'avère être la Terre, se rend compte qu'il fait lui-même partie d'un univers créé de toutes pièces à un échelon supérieur...
Le livre décrit donc une réalité à plusieurs niveaux (au moins trois), dont seule l'ultime couche constituerait le « Monde matériel ». Pour faciliter la compréhension, supposons que Douglas Hall fasse partie de l'Univers B. Il gère un simulateur total, le Simulacron 3 (qui simule l'Univers C), mais il fait lui-même partie d'un simulateur du même genre qui se situe dans un Univers supérieur, l'Univers A. Question : ce dernier univers est-il le « vrai Monde », le « Monde physique » ou bien à nouveau un simulacre dont la mise en œuvre est effectuée à un niveau de réalité plus supérieur encore ? (On pense tout de suite à Philip K. Dick, évidemment.)

Encore un roman solipsiste donc ! L'auteur assume d'ailleurs sans complexe l'évidente parenté : son héros fait référence à George Berkeley, à l'idéalisme, cite Descartes : « [Je me demandai] si j'étais sur le point d'avoir la preuve finale que je n'existais pas. Puis je me révoltai contre la totale incongruité de cette pensée. J'existais. La philosophie cartésienne réfutait amplement mes doutes : Cogito ergo sum. Je pense donc je suis. »
Problème de ce genre de réflexion : en plus de n'être basée sur aucune preuve, elle repousse à l'infini la cause première... Si ce Monde-ci est simulé à l'intérieur d'une autre Monde, celui-ci n'est-il pas lui-même simulé ? (Si un Dieu nous a créés, qui a créé Dieu ?)
 
Pour compliquer l'intrigue, dans Simulacron 3, des échanges sont possibles entre deux niveaux de réalité... Ainsi un manipulateur de l'Univers B peut-il observer voire modifier l'Univers C sans que sa présence ne soit perçue par les habitants de ce dernier, mais aussi entrer en contact avec un habitant et même intervertir les rôles, autrement dit se retrouver piégé dans l'Univers inférieur pendant que l'autre « monte d'un niveau ». De manière identique, un manipulateur de l'Univers A peut effectuer le même genre d'opérations dans l'Univers B.

Somme toute, ce roman n'est rien d'autre que la variante technologique du christianisme... Le manipulateur, lorsqu'il observe/modifie l'Univers créé depuis l'échelon supérieur, ressemble au Dieu omniscient et omnipotent de l'Ancien Testament... Et lorsqu'il entre en contact direct avec un habitant du Monde qu'il a fabriqué, il s'incarne (il descend d'un niveau), à la manière du Christ dans le Nouveau Testament. (La Bible est un très vieux roman de science-fiction qui a réussi à convaincre beaucoup de monde.)
Si quelqu'un apparaissait d'un coup devant moi et se présentait en disant : « Je viens d'un autre degré de réalité, d'un Monde identique au tien mais supérieur. C'est nous, dans ce Monde, qui vous avons créés informatiquement. » Puis, pour me prouver qu'il ne triche pas, il soignerait un lépreux jouerait en direct sur les « variables » de mon Univers immédiat. Il éteindrait le soleil ou ferait disparaître un de mes bras... Quelle serait alors ma réaction ? — Je suppose que, voyant mes expériences de vie subitement remises en question et mon système de pensées abruptement s'effondrer, je serais complètement terrorisé. Et plutôt que de me dire que le monde extérieur a un sérieux problème, je finirais sans doute très vite par penser que je suis devenu fou. (Ces deux idées peuvent néanmoins se rejoindre beaucoup plus facilement qu'on ne le pense !)

En fin de compte, me ressaisissant, je lui poserais cette ultime question : « Quand bien même ce serait vrai, qu'est-ce qui te fait dire que tu n'es pas toi aussi le pion de manipulateurs plus élevés que toi ? » Et il me répondrait : « C'est impossible à savoir, mais je n'ai jamais observé un événement qui m'amènerait à penser que c'est le cas... » Nous voilà bien avancés !

Chasse au trésor

Ce dimanche après-midi est consacré à la première chasse au trésor de Gaëlle, organisée et supervisée par ma mère... Je peux donc observer, à plus ou moins 25 ans d'intervalle, le genre de jeu auquel mes parents me faisaient participer quand j'avais le même âge que ma fille.

Le concept, très simple, est le suivant : Gaëlle reçoit un premier papier sur lequel est inscrite une énigme, renvoyant à un endroit précis du jardin familial, où est caché un deuxième papier avec une deuxième énigme, renvoyant à un autre endroit, et ainsi de suite... Le parcours est composé des énigmes suivantes :
1) « Avant, je portais des fruits. » : le deuxième message est caché dans le vieux prunier à la limite de la propriété, mort depuis peu, dont on a laissé le tronc mais coupé les branches supérieures.
2) « Quelques pas au Sud... "Aïe, ça pique !" » : le mahonia de la petite pelouse, qui jouxte la grande cour.
3) « Trouve le bon bout dans le parking ! » : un rondin de bois parmi des centaines, dans un recoin du parking.
4) « Quelqu'un de ma famille pleure beaucoup... » : le saule marsault dans la grande pelouse. (Il y a deux saules chez mes parents : un grand saule pleureur et un saule marsault ; Gaëlle le sait bien et elle trouve donc tout de suite l'indice suivant.)
5) « Ding dong ! » : l'intérieur d'une des deux petites cloches de bronze à côté de la porte d'entrée de la maison de ma tante, qui contient le prochain indice ainsi qu'un petit coffret dans lequel se trouvent deux minuscules clés.
6) « Dans un transporteur. » : une des petites brouettes de Gaëlle, dans la remise à jouets.
7) « J'ai perdu quatorze de mes cousins. » : un des sapins de la grande pelouse (quatorze épicéas ont récemment été coupés, à l'avant du jardin).
8) « Fais péter le bon ! » : l'intérieur d'un des ballons attachés au saule marsault susmentionné.
9) « Je me balance... » : la balançoire (ben voyons...).
10) « Si tu es fatiguée, repose-toi sur du bleu. » : une des chaises bleues de la grande cour.
11) « Si tu me coffres, le trésor est à toi ! » : le coffre de la voiture de ma mère.
À lire ces onze propositions, le lecteur ne connaissant pas la propriété familiale pourrait croire, en fantasmant un chouïa, que mes parents vivent au milieu d'un énorme parc floral et forestier... C'est loin d'être le cas, mais il est vrai, par contre, que le jardin familial est devenu de plus en plus beau et luxuriant depuis qu'il a été transformé et en partie restructuré, il y a de cela une quinzaine d'années... Nous avons cassé à coup de masse l'ancienne cour en béton ainsi qu'une partie des bâtiments faits de gros blocs construits par feu mon grand-père, pour les remplacer petit à petit par des allées de pavés, des petits espaces fleuris et des haies de buis. Ces floraisons, ajoutées aux vieux arbres de la propriété (le majestueux saule pleureur de mon enfance, le grand érable, la sapinière, les bouleaux...) donnent à l'ensemble une touche presque romantique... — Un jour, il faudrait contacter Jardins & Loisirs, simplement pour avoir le plaisir d'entendre le gentil Luc Noël interviewer mon père avec sa douce voix de gros nounours (« Bonjour Gégé ! — Bonjour Luc ! »).
Mais revenons à la chasse aux trésors... Dans le coffre de la voiture, un panier contenant plein de cadeaux : encore un petit « Zooble » (pitié !), des cahiers de jeux et de coloriages, divers petits jouets en plastique, ainsi qu'un plus petit coffre, qu'une des deux clés récupérées précédemment permet d'ouvrir et qui contient à son tour des carnets à dessins...
Paraît qu'une autre chasse est programmée pour le mois d'août...

« Ce n'est pas moi qui le dis, c'est la Bible ! »

1— Je me réveille un peu avant deux heures de l'après-midi. J'ouvre la porte de ma chambre en coup de vent. Léandra est encore là, dans la salle à manger, et sursaute : « Ha ! T'es enfin réveillé ! À un moment, j'ai cru que tu ne te réveillerais plus jamais ! Ensuite, je t'ai entendu ronfler et ça m'a rassurée ! » Elle est sur le point de rentrer chez elle et vient à l'instant de m'écrire un message dans lequel elle raconte avoir lu en entier ce matin ABC contre Poirot d'Agatha Christie. Ça se lit très vite, ces machins... et ça doit lui changer de Simone de Beauvoir !
Léandra semble un peu confuse. Elle me dit « À demain ! », alors que nous n'avons pas prévu de nous voir ce dimanche, puis s'en va... Peut-être a-t-elle cru pendant un instant qu'elle était réellement en train de parler à un mort ? (Métaphoriquement parlant, elle ne serait pas si loin de la vérité après tout.)

2— En gare de Charleroi, le train vers Namur accuse un très gros retard. Sur le même banc que moi, attendant le même train, un groupe de chrétiens (un jeune Noir et une dizaine de femmes âgées) revient d'une « conférence » et discute de la Résurrection. L'homme, tenant solennellement en main une petite Bible — en guise de preuve semble-t-il —, fait référence à Matthieu [28:1-2] : « Quand elles vont voir le tombeau, il y a un grand tremblement de terre et un ange apparaît ! Ce n'est pas moi qui le dis, c'est la Bible ! »
Mais les femmes commencent à émettre des hypothèses encore plus farfelues que les siennes, hypothèses qui seraient presque de l'ordre du blasphème aux yeux de Notre Sainte Mère l'Église Catholique Romaine : « Ouiiii, il paraît qu'il y avait beaucoup de tremblements de terre à l'époque dans cette région et que c'est pour ça que certains habitants ont cru voir des corps humains morts et enterrés s'élevant dans les airs ! » L'homme fait de grands yeux et feuillette rapidement son livre de référence : « Non, non, ça, c'est autre chose, c'est [Luc, 24:51] : "Comme il les bénissait, il se sépara d'eux et fut emporté au Ciel" ! Aucun rapport avec un tremblement de terre, non, non... » Une des femmes : « Ha bon ? Ha ben moi je croyais, hihihi ! »

3— Gaëlle reçoit son dernier bulletin avant les grandes vacances. À son évaluation de fin d'année, elle obtient 99% en français et 99% en mathématiques. Le niveau de la première a dû fameusement baisser pour qu'une institutrice donne 99% à une fillette de presque sept ans qui ne sait pas lire sans buter sur chaque syllabe... Mais passons ! Je lui dis, pince-sans-rire : « Mouais, c'est pas mal... N'empêche, tu aurais pu faire 100% ! » Je pourrais passer pour le pire des cyniques, mais c'est sans compter sur le fait que ma fille a fini par comprendre, après quelques années passées en ma compagnie, que c'était une forme d'humour noir... Enfin je crois... Euh... Tout compte fait,  je finis tout de même par la féliciter réellement, sans aucune ironie.

Afin de récompenser Gaëlle pour ses très bons résultats, mon père lui a acheté un gros « Zooble ». Celui-ci ne se replie pas sur lui-même mais contient néanmoins de nombreux artifices, comme des cheveux amovibles et un coffre à l'arrière de sa tête. — Un trésor d'ingénierie et de marketing, que je disais !
4— Cette nuit, je renverse une bouteille de Westmalle triple sur... le clavier externe qui me sert actuellement de clavier de substitution en attendant que je prenne le temps de remplacer le clavier interne du portable sur lequel j'ai — simple rappel — renversé du Caffè Latte Vanilla. Heureusement, celui-là est water resistant et donc, par extension, également beer resistant.

Il serait éminemment comique que je fasse un jour une liste non exhaustive de tous ces objets et personnes sur lesquels j'ai renversé une boisson : mon plus grand moment de solitude fut sans doute cet instant mémorable où j'ai balancé par inadvertance l'entièreté de mon verre de Leffe blonde sur un pote qui n'avait rien demandé... Heureusement, si l'on en croit Zénon d'Élée, tout mouvement est une illusion, donc cette bière n'a en fait jamais atteint le visage de sa cible. (Mais oui, mais oui...)

5Il semblerait que ce journal prenne un nouveau tournant... Car je pense en ce moment que plus une description est courte, meilleure elle est. Une idée : pour chaque article quotidien, ne plus écrire qu'un seul mot, choisi de manière extrêmement minutieuse, qui donnerait la couleur exacte de la journée. Des années plus tard, je relirais ce mot et, tout comme pour la fameuse madeleine, celui-ci remonterait à la surface de ma mémoire mon humeur passée... — Mais ce serait de la triche et d'aucuns percevraient cette façon d'écrire comme de la fainéantise pure et simple de ma part !