Mon réveil sonne bien avant l'aube... Comme chaque matin depuis que je travaille, j'ai l'estomac noué et je ne déjeune pas. J'ai juste le temps de me brosser les dents, de me débarbouiller et d'enfiler en vitesse mes vêtements avant de prendre le chemin de la gare. Dehors, la météo s'est clairement rafraîchie. J'observe même les premières traces de gel nocturne. Le magnifique automne que nous avons eu depuis septembre m'avait presque fait oublier que l'été est déjà loin derrière nous... Cette journée de novembre sera une journée froide et – j'en fais le pari ! – elle sera aussi monotone que toutes les journées froides de novembre. Oui, mais si elle ne l'était pas ? Ou plutôt : et si je pouvais choisir qu'elle ne le soit pas ?
Sur le quai numéro 11 de la gare de Bruxelles-Midi, j'attends mon train vers Liège. Ce dernier finit par arriver avec un retard de sept minutes (c'est clairement dans la moyenne). Dans le wagon, pour une raison que j'ignore, je réfléchis aux actes que nous posons dans la vie. Et aussi à la question du choix. Le libre arbitre existe-t-il vraiment ? un vieux débat... Pour le moment, j'ai plutôt tendance à penser que le libre arbitre n'est qu'une chimère ; que nous sommes déterminés par des forces qui nous dépassent totalement. Je ne suis pas responsable des battements de mon cœur ; ils peuvent s'arrêter à tout moment ; où se situe donc le libre arbitre au milieu de ces contraintes purement naturelles, physiques ?
D'un autre côté, je me souviens également sans raison d'une phrase de mon chef, qu'il m'a lancée il y a plusieurs années, alors qu'il venait d'être nommé chef justement (le choix lui a été plus ou moins imposé) : "On n'a pas toujours le choix dans la vie ! On ne fait pas toujours ce que l'on veut !". Je lui avais répondu quelque chose du genre : "Si, justement ! On a toujours le choix." Par exemple, j'ai le choix de me rendre à mon travail ou de ne pas m'y rendre. Rien ne me lie réellement à quelque chose, si ce n'est une loi, une morale, une obligation familiale acceptée comme telle ou bien encore une contrainte financière... Si je veux les refuser, avec toutes les conséquences que ce refus comporte, je peux toujours le faire ! Dans le train me conduisant au boulot, une pensée s'imprime alors dans mon esprit : "Et si je n'avais pas pris le train aujourd'hui ? Et si j'avais fait tout autre chose de ma journée ?". Aurais-je posé un acte libre ? Peut-être mais je ne l'ai pas fait ! Et si je ne l'ai pas fait, c'est que je n'aurais pas pu le faire, déterminé que je suis par des forces qui me dépassent... Fatalisme, fatalisme !
À la pause-café de 9h30, à mon travail, je me mets à pleurer à chaudes larmes, sans raison apparente, et je m'enfuis en courant. Je dévale les marches deux par deux, traverse le bâtiment communal noir de monde en me cachant les yeux du mieux que je peux et sors prendre une bouffée d'air frais sur les quais bétonnés du bord de Meuse. Que m'arrive-t-il ? Me revient soudain en mémoire une partie du discours un rien moraliste que Mary m'a tenu il y a une dizaine de jours : "Tu n'es pas heureux en ce moment, Hamilton. Tu dis que ça va, mais en fait, ça ne va pas du tout ! Il est encore temps de changer, tu sais... Dans dix ans, ce sera beaucoup plus difficile !" Discours auquel j'avais répondu par un haussement d'épaules désabusé.
Je ne suis pas heureux, c'est vrai. Si je me suis mis à pleurer au boulot, c'est parce que je fais une dépression nerveuse. Et si je me suis enfui, c'est parce que je n'en pouvais plus de rester là, à siroter mes cafés comme si de rien n'était... Je marche un peu le long du quai, regarde le fleuve et les vieilles usines métallurgiques au loin. Je trouve que ce paysage industriel en déliquescence ne manque pas de charme, curieusement. C'est mon côté romantique-qui-aime-les-ruines qui veut ça. Après environ une demi-heure de flânerie, je me dis qu'il faudrait que je retourne au boulot, que j'aille m'excuser auprès de mes collègues et que j'explique un tant soit peu mon comportement... Oh et puis non ! Tout compte fait, je continue de flâner.
Je m'éloigne de plus en plus... Je longe la Meuse en direction de l'Ouest. Si je marche encore pendant quelques heures, j'arriverai à Huy, voire à Namur. Je pose un pied devant l'autre, sans réfléchir. En fin de matinée, mon téléphone sonne : il s'agit de mon boulot, forcément. Je ne décroche pas. Mieux : je lance mon téléphone portable dans la Meuse. Fini d'être joignable à tout bout de champ, par mon travail, par mes amis, par Lewis... Il commence à pleuvoir. Cette pluie salvatrice me fait un bien fou. J'enlève mon manteau et mon pull, qui s'en vont rejoindre mon téléphone dans le fleuve. J'enlève mon tee-shirt et l'accroche à ma taille. Je cours torse nu à travers les gouttes d'eau. Quelques automobilistes klaxonnent mais je m'en contrebalance.
En fin de matinée, j'arrive à hauteur de la centrale nucléaire de Tihange, aux abords de la ville de Huy. Je continue ma route. Pourquoi m'arrêter près d'une centrale nucléaire ? Il n'y a rien là-bas, si ce n'est des fissions nucléaires contrôlées et hors d'accès... Un quart d'heure plus tard, j'arrive à Huy. Je déteste Huy et traverse cette ville sans m'y arrêter, non sans susciter quelques regards interrogateurs qui en disent long sur les pensées de ceux qui les portent : "Qui est ce mec qui parcourt la ville torse nu au mois de novembre ?".
Les heures passent... Je continue ma route... Je passe par Andenne... Je préfère ne pas m'y arrêter. Non pas que je n'ai pas de bons souvenirs de cette bourgade, mais ce ne sont que des souvenirs, justement.
En fin d'après-midi, j'arrive à Namur, ma ville de naissance, là où habite actuellement Maïté, mon ex, l'amour-de-ma-vie-blablabla. Une idée : je vais aller lui rendre visite, à l'improviste. Je ne sais pas ce que je vais bien pouvoir lui dire mais je verrai peut-être ma fille, si elle est revenue de l'école. Je remets mon tee-shirt et marche vers la périphérie de la ville... Arrivé devant la porte d'entrée de sa maison, j'hésite quelques secondes... Ce que je fais n'a pas vraiment de sens. Je sonne. C'est Patrick, son compagnon, qui m'ouvre, la clope au bec :
– Hamilton ? – Salut... Patrick. – Tu devais passer ? Maïté ne m'a rien dit... – Elle est là ? Et Gaëlle, elle est là ? – Non, elles ne rentreront que dans une heure environ. Dis donc, mon vieux, t'es trempé... T'as beaucoup marché ? – On peut dire ça, oui. – Tu veux entrer ? Tu veux boire un verre ?
Mon réveil sonne bien avant l'aube... Comme chaque matin depuis que je travaille, j'ai l'estomac noué et je ne déjeune pas. J'ai juste le temps de me brosser les dents, de me débarbouiller et d'enfiler en vitesse mes vêtements avant de prendre le chemin de la gare. Dehors, la météo s'est clairement rafraîchie. J'observe même les premières traces de gel nocturne. Le magnifique automne que nous avons eu depuis septembre m'avait presque fait oublier que l'été est déjà loin derrière nous... Cette journée de novembre sera une journée froide et – j'en fais le pari ! – elle sera aussi monotone que toutes les journées froides de novembre. Oui, mais si elle ne l'était pas ? Ou plutôt : et si je pouvais choisir qu'elle ne le soit pas ?
Sur le quai numéro 11 de la gare de Bruxelles-Midi, j'attends mon train vers Liège. Ce dernier finit par arriver avec un retard de sept minutes (c'est clairement dans la moyenne). Dans le wagon, pour une raison que j'ignore, je réfléchis aux actes que nous posons dans la vie. Et aussi à la question du choix. Le libre arbitre existe-t-il vraiment ? un vieux débat... Pour le moment, j'ai plutôt tendance à penser que le libre arbitre n'est qu'une chimère ; que nous sommes déterminés par des forces qui nous dépassent totalement. Je ne suis pas responsable des battements de mon cœur ; ils peuvent s'arrêter à tout moment ; où se situe donc le libre arbitre au milieu de ces contraintes purement naturelles, physiques ?
D'un autre côté, je me souviens également sans raison d'une phrase de mon chef, qu'il m'a lancée il y a plusieurs années, alors qu'il venait d'être nommé chef justement (le choix lui a été plus ou moins imposé) : "On n'a pas toujours le choix dans la vie ! On ne fait pas toujours ce que l'on veut !". Je lui avais répondu quelque chose du genre : "Si, justement ! On a toujours le choix." Par exemple, j'ai le choix de me rendre à mon travail ou de ne pas m'y rendre. Rien ne me lie réellement à quelque chose, si ce n'est une loi, une morale, une obligation familiale acceptée comme telle ou bien encore une contrainte financière... Si je veux les refuser, avec toutes les conséquences que ce refus comporte, je peux toujours le faire ! Dans le train me conduisant au boulot, une pensée s'imprime alors dans mon esprit : "Et si je n'avais pas pris le train aujourd'hui ? Et si j'avais fait tout autre chose de ma journée ?". Aurais-je posé un acte libre ? Peut-être mais je ne l'ai pas fait ! Et si je ne l'ai pas fait, c'est que je n'aurais pas pu le faire, déterminé que je suis par des forces qui me dépassent... Fatalisme, fatalisme !
À la pause-café de 9h30, à mon travail, je bois mes deux cafés habituels. Aujourd'hui, avec l'augmentation des effectifs du personnel, nous sommes au moins six, parfois sept, à consommer ce doux breuvage noir et revigorant. De ce fait, un seul percolateur ne suffit plus à ma consommation personnelle matinale (il me faut au grand minimum quatre tasses) et je suis obligé de lancer une seconde tournée de café directement après la pause. Misère !
Sur le temps de midi, je me rends dans le centre-ville pour acheter une ciabatta chez Pietro le Sicilien et du filet américain à la boucherie Renmans. Comme à chaque fois que je fais ce trajet, je marche le long du quai, en bord de Meuse. Comme d'habitude, je jette un œil aux vieilles usines métallurgiques au loin. Ce paysage industriel en déliquescence ne manque pas de charme, curieusement.
Durant le repas de midi, ma collègue Charlotte explique qu'elle va devoir se faire opérer prochainement... de la vésicule biliaire, elle aussi ! Elle parle de son chirurgien, qui a l'air aussi fou que le mien : durant la dernière consultation, il a tracé maladroitement au bic sur une petite feuille blanche un losange avec un point en son centre, puis a lancé à Charlotte : "C'est vous ! Vous vous reconnaissez ?". Commentaire de Charlotte : "J'espère qu'il opère mieux qu'il ne dessine !".
Le soir, de retour à Bruxelles, je décide de me rendre à un atelier "Jeux de société", pour la première fois... C'est ma meilleure amie Léandra qui m'a conseillé de participer à ce genre d'activités : "Vu que tu en as un peu marre du badminton, ça te changerait d'air ! Et tu rencontrerais de nouvelles personnes...". Elle a raison, Léandra. Alors je vais à l'une des soirées organisées par un magasin de jeux de société bruxellois qu'elle m'avait renseigné. Aujourd'hui, pas besoin de s'inscrire au préalable (ça tombe assez bien). Le thème du jour : les jeux d'équipe comme "Time's Up" ou "Cranium".
J'arrive vers 20 heures, seul. La salle de jeu est constituée d'un petit bar et d'une dizaine de tables, dont certaines sont déjà occupées par des joueurs... Je n'aime pas les environnements nouveaux et je suis assez mal à l'aise. Je m'installe au bar, je commande une bière et j'essaie d'avoir l'air décontracté, sans y arriver... Mon téléphone sonne. C'est Léandra ! Elle veut savoir si je fais quelque chose ce soir car elle me proposerait bien de venir boire un verre chez elle. Je lui explique rapidement où je suis : elle comprend que je ne peux la rejoindre et me souhaite "Bonne merde !" (toujours le mot pour rire, Léandra). Un peu plus tard, alors que je suis revenu à ma posture contemplative, accoudé au bar, quelqu'un derrière moi me tape sur l'épaule... Je me retourne. Une petite brune souriante me lance :
– Salut ! Tu comptes jouer un jour ou simplement regarder ? – Euh... Jouer, ça me dirait bien. Faut juste que je m'incruste quelque part. – Ça te dit de faire équipe avec moi ?
– Je... euh... préfère encore un peu regarder, désolé... – OK. Y a pas de problème. Une autre fois, peut-être ? – Oui... Peut-être.
Je reste accoudé au bar. Je commande une seconde bière, puis une troisième, puis une quatrième. Je regarde les tables se constituer et se défaire, les parties commencer et s'achever. De temps en temps, je jette un coup d'œil à la fille brune, qui semble bien s'amuser à Time's Up avec son coéquipier... Elle a des yeux pétillants et un joli sourire... Pourquoi ai-je refusé de faire équipe avec elle ? Sur le moment, l'idée me semblait logique car j'étais clairement mal à l'aise, mais maintenant... Maintenant, je me rends compte que c'était un choix totalement débile ! Je suis venu ici pour faire connaissance avec de nouvelles personnes, pour changer mes habitudes et pour ne pas me prendre la tête... Trop tard, c'est foutu ! Ils doivent déjà me considérer comme un gars désagréable et froid. Je commande une cinquième et dernière bière, que je bois d'un seul coup, puis je m'en vais. Bien joué, Hamilton, tu n'aurais pas pu faire pire comme intégration !
Quand je reprends le tram vers chez moi, il est à peine dix heures du soir. Mon téléphone se met à sonner. C'est Lewis... Je finis par décrocher...
– C'est Lewis. Comment vas-tu, mon grand ? – Hé bien, pas très bien, pour tout dire. – Que se passe-t-il ? C'est à cause d'une femme ? (Pour Lewis, c'est toujours une histoire de femmes... Je me dis qu'il a peut-être raison, tout compte fait...) – Disons que c'est un ensemble. – C'est à cause d'une femme ! – Hem... J'aurais pu rencontrer facilement quelqu'un aujourd'hui et j'ai... foiré. – Hamilton, j'ai beaucoup d'affection pour toi, tu sais. Je n'aime pas te savoir triste, alors écoute-moi : tu ne dois pas te fermer autant face aux gens. Tu dois prendre la vie comme elle vient... (Comment peut-il être aussi perspicace ? Ça m'énerve...) – Je sais, je sais... – Je voulais t'avoir au bout du fil pour autre chose mais ça attendra. Je t'embrasse, mon grand... Bonne soirée. – Oui, bonne soirée... Dans le tram de retour, j'écoute en boucle le morceau "Lone Wolf" du groupe Eels, pour me rassurer et surtout me faire croire que ce n'est pas moi qui ai un problème avec le monde, que c'est le monde qui a un problème avec moi. Mais ça ne marche pas du tout. Il faut dire que ma théorie est vachement tirée par les cheveux...
I am a lone wolf I always was and will be I feel fine I am resigned to this I am a lone wolf
Mon réveil sonne bien avant l'aube... Comme chaque matin depuis que je travaille, j'ai l'estomac noué et je ne déjeune pas. J'ai juste le temps de me brosser les dents, de me débarbouiller et d'enfiler en vitesse mes vêtements avant de prendre le chemin de la gare. Dehors, la météo s'est clairement rafraîchie. J'observe même les premières traces de gel nocturne. Le magnifique automne que nous avons eu depuis septembre m'avait presque fait oublier que l'été est déjà loin derrière nous... Cette journée de novembre sera une journée froide et – j'en fais le pari ! – elle sera aussi monotone que toutes les journées froides de novembre. Oui, mais si elle ne l'était pas ? Ou plutôt : et si je pouvais choisir qu'elle ne le soit pas ?
Sur le quai numéro 11 de la gare de Bruxelles-Midi, j'attends mon train vers Liège. Ce dernier finit par arriver avec un retard de sept minutes (c'est clairement dans la moyenne). Je décide de ne pas monter dans le wagon et de quitter le monde des quais, pour une raison que je n'arrive pas à expliquer sur le moment. Dans la gare, des navetteurs pressés courent dans tous les sens, s'énervent sur le retard de leur train, regardent leur montre. Une pensée s'imprime dans mon esprit : "Je ne fais pas partie de ce monde-là". J'ai cependant besoin de réfléchir à l'acte que je viens de poser. Je m'installe à l'Espace Café de la gare et commande un "Kilimandjaro". Pourquoi n'ai-je pas pris mon train ? Parce que j'ai décidé de manquer le travail aujourd'hui. Pire (ou mieux) : j'ai décidé de ne plus travailler du tout. Curieusement, je ne ressens aucun sentiment de culpabilité (aucun "surmoi en émoi" comme dirait ma collègue Wynka). Je ne les appellerai pas ni ne répondrai à leurs appels. Cette ligne de conduite clairement établie, je décide de monter dans le train international à destination de Chur, en Suisse. Voir comme destination sur un panneau d'affichage électronique "Basel/Chur, Switzerland" me fait beaucoup plus rêver qu'un bête "Liège/Maastricht"... Pas de contrôleur en vue... J'improviserai une explication quand j'en croiserai un... Le train, relativement peu rempli pour un train international, est un InterCity qui passe par une quinzaine de gares belges avant de rejoindre la Suisse via le Luxembourg et la France. Je m'installe confortablement dans un wagon de seconde classe, en face d'une vieille dame qui tricote (!) ce qui ressemble à un pull en laine. J'essaie de dormir mais je n'y arrive pas. Je suis trop excité par ce brusque changement dans mon train-train quotidien.
Un peu avant d'arriver en gare de Namur, deux contrôleurs passent dans le wagon pour un contrôle des billets. Je leur montre ma carte "Réseau" (un abonnement de train qui est valable partout en Belgique). Ils l'acceptent sans tiquer mais l'un d'eux m'informe que mon voyage est limité à Arlon. J'acquiesce sans broncher bien qu'il soit hors de question que je m'arrête à Arlon. Les heures passent... Un peu après Thionville, en Moselle, les deux contrôleurs se représentent dans le wagon : – Monsieur, vous n'avez pas le droit d'être ici, à moins bien sûr d'avoir un titre de transport valide. – Désolé, je n'en ai pas. – Je vais vous en faire un mais il sera 20% plus cher que si vous l'aviez pris en gare. Jusqu'où allez-vous ? – Je n'en ai pas la moindre idée. Jusqu'en Suisse, je suppose... – Où en Suisse ? Bâle ? Zürich ? Sargans ? Chur ? – Je n'en sais foutre rien ! Et puis, de toute façon, je n'ai pas de quoi payer !
Les contrôleurs, très aimables au demeurant, m'expliquent qu'ils vont alors être obligés de verbaliser, de me dresser une amende en bonne et due forme pour non-paiement et d'appeler la police française, qui viendra me débarquer au prochain arrêt en gare... Je décide d'accepter le sort qui m'est réservé. J'ai joué et j'ai perdu. C'est la vie ! Que pourrais-je faire d'autre de toute façon ? Me mettre à courir et sauter du train, comme dans une aventure de Tintin ? Ha, la bonne blague !
À ce moment, la vieille dame, qui tricote depuis des heures devant moi sans dire un mot, s'interpose : "Messieurs les contrôleurs, je suis certain que nous n'aurons pas besoin de recourir à la police. Je descends à Ziegelbrücke et je propose de payer le voyage de ce jeune homme jusqu'à cet endroit." La dame sort de son porte-monnaie un billet de 200 euros, qu'elle tend à l'un des contrôleur, surpris tout autant que moi. Je la remercie et lui demande la raison de son geste. Elle me répond : "Je suis vieille et riche, plus que vous ne pouvez l'imaginer... Je suis très seule également. Descendez avec moi ce soir à Ziegelbrücke. Je vous logerai et vous me tiendrez compagnie."
Le reste du trajet se passe dans un long silence gêné. La vieille dame me fixe de temps en temps du regard avec un petit sourire espiègle, mais ne parle jamais. Arrivée à Ziegelbrücke, elle descend et je la suis hors du train.
Ziegelbrücke est un petit village paumé de la Suisse allemande dont la gare, moderne et pourvue de nombreux quais, semble disproportionnée en comparaison à la taille du bled. Devant la station, une limousine noire nous attend. Deux hommes en costume noir sont postés devant. L'un deux, sans doute le chauffeur, ouvre la porte avant à la vieille dame. Le second fait de même pour la porte arrière. La vieille dame me propose de monter à l'arrière. J'accepte. Aussitôt à l'intérieur, j'entends les portes se verrouiller. La voiture démarre...
Le chauffeur tourne la tête pour me regarder brièvement, puis dit à la vieille dame, avec un accent allemand à couper au couteau :
– Vous... en avez trouvé un... à ce que je vois, Fräulein ? – Oui. Un jeune Belge désœuvré... – Pas trop... euh... difficile ? – Non, un jeu d'enfant, comme d'habitude.
Je commence à me poser de sérieuses questions et j'ai comme l'impression que les réponses ne vont pas me plaire.
À la sortie du village, la vieille dame se tourne vers le passager arrière assis à ma gauche et lui fait un bref signe de tête. L'homme sort un mouchoir en tissu et me le plaque sur la bouche et le nez. J'essaie de me débattre mais c'est peine perdue : le gaillard est rudement plus fort que moi et me maîtrise sans aucun problème. Le mouchoir qu'il m'écrase contre la figure est imbibé d'un liquide qui me fait vite tourner la tête. Je sens l'inconscience me gagner. Je suis pris au piège. Que veulent ces gens, bon sang ?
* * *
Une douleur atrocement aiguë dans la main gauche me réveille et un hurlement strident remplit soudainement la pièce. Je suis totalement désorienté mais finis tout de même par me rendre compte que c'est moi qui hurle ainsi.
J'essaie de faire le vide et de comprendre la situation. Je suis totalement nu dans une cave voûtée (un château ?), attaché verticalement à une croix en bois. Mes membres forment un "X" ; mes poignets et mes chevilles sont solidement fixés par des cordes situées aux extrémités de la croix. Dans la pénombre de la salle, j'aperçois la vieille dame du train, confortablement assise dans un divan en cuir et fumant un cigarillo... Elle observe la scène, impassible. À quelques centimètres de moi, se trouve un vieux monsieur arborant une petite moustache ridicule. Dans sa bouche, tels des cigares, trois longs clous. Il porte une casquette – une casquette de vieux – et tient un marteau, qu'il utilise en ce moment précis pour planter méticuleusement et vigoureusement un clou dans ma main gauche. J'ai envie de lui crier d'arrêter, mais pour y parvenir, il faudrait d'abord que j'arrête de hurler.
Il réitère l'opération pour ma main droite, ma cheville gauche et ma cheville droite. La douleur est tellement insupportable que je m'évanouis, pour me réveiller presque aussitôt. Un cycle sans fin... J'ai l'impression que tout cela prend un temps démesurément long.
– Alors, Georges, avez-vous terminé ? – Oui, ô ma tendre Lise. Il est cloué et je viens d'enlever les cordages. – Venez vous asseoir à côté de moi, Georges, et regardons-le ensemble un moment.
Je me mets à pleurer. J'arrive enfin à sortir quelques mots. Je veux crier mais ce qui sort de ma bouche n'est qu'un triste chuchotement rauque : "Vous êtes de grands malades !"
– Écoutez Georges ! Le petit parle désormais ! – C'est-y pas mignon ! – Laissons-le, faisons comme si nous n'étions que deux dans la pièce... – Vous savez pertinemment bien que ça m'excite diablement...
– Évidemment.
– Vous rappelez-vous, Lise, du premier de tous ?
– Le jeune Parisien ? Comment l'oublier ? Il était beau. Et d'un autre standing que celui-ci.
– Nous sommes vieux désormais. Il faut l'accepter et parfois se contenter de sous-fifres... – Peu importe, Georges, peu importe ! Venez, Georges, et ne vous tracassez point. Nous finirons ce plébéien en beauté demain matin. Maintenant, venez et prenez-moi, comme à la grande époque. C'est tout ce qui importe aujourd'hui !
Georges se penche sur le pantalon de Lise, le déboutonne et le tire délicatement. Il enlève ensuite sa culotte. Georges, quant à lui, ne prend pas la peine de se déshabiller un tant soit peu. Il ouvre simplement sa braguette et se rue sur l'entrejambe que la vieille dame lui présente. Je décide de fermer les yeux mais je suis obligé d'écouter leurs remarques : "Georges, j'aime quand vous me faites mal" ; "Regardez, Lise, il ferme les yeux, ce petit prude !"...
Je présume que je finis par sombrer à nouveau dans l'inconscience. Lorsque je me réveille, je suis seul, selon toute apparence. Je n'ai aucune idée de l'heure. Il fait très sombre et j'ai toujours les mains et les chevilles solidement clouées à la croix. Je souffre atrocement, mais je ne suis pas directement en danger de mort. Je me remémore, de façon très floue, certains de mes cours d'histoire durant lesquels il était clairement spécifié que la perte de sang durant une crucifixion n'était souvent pas suffisante pour causer un décès à court terme.
Quelle importance de toute façon ? Comment est-ce que je peux penser à des cours d'histoire à un moment pareil ? Il faut que j'arrive à m'échapper de ce putain de cauchemar. Oui mais comment ?
Mon réveil sonne bien avant l'aube... Comme chaque matin depuis que je travaille, j'ai l'estomac noué et je ne déjeune pas. J'ai juste le temps de me brosser les dents, de me débarbouiller et d'enfiler en vitesse mes vêtements avant de prendre le chemin de la gare. Dehors, la météo s'est clairement rafraîchie. J'observe même les premières traces de gel nocturne. Le magnifique automne que nous avons eu depuis septembre m'avait presque fait oublier que l'été est déjà loin derrière nous... Cette journée de novembre sera une journée froide et – j'en fais le pari ! – elle sera aussi monotone que toutes les journées froides de novembre. Oui, mais si elle ne l'était pas ? Ou plutôt : et si je pouvais choisir qu'elle ne le soit pas ?
Sur le quai numéro 11 de la gare de Bruxelles-Midi, j'attends mon train vers Liège. Ce dernier finit par arriver avec un retard de sept minutes (c'est clairement dans la moyenne). Je décide de ne pas monter dans le wagon et de quitter le monde des quais, pour une raison que je n'arrive pas à expliquer sur le moment. Dans la gare, des navetteurs pressés courent dans tous les sens, s'énervent sur le retard de leur train, regardent leur montre. Une pensée s'imprime dans mon esprit : "Je ne fais pas partie de ce monde-là". J'ai cependant besoin de réfléchir à l'acte que je viens de poser. Je m'installe à l'Espace Café de la gare et commande un "Kilimandjaro". Pourquoi n'ai-je pas pris mon train ? Parce que j'ai décidé de manquer le travail aujourd'hui. Pire (ou mieux) : j'ai décidé de ne plus travailler du tout. Curieusement, je ne ressens aucun sentiment de culpabilité (aucun "surmoi en émoi" comme dirait ma collègue Wynka). Je ne les appellerai pas ni ne répondrai à leurs appels. Cette ligne de conduite clairement établie, je décide de sortir de la gare. Oui, mais pour aller où ?
Une idée : je suis à deux pas du Parvis de Saint-Gilles. Je vais déjeuner à la Maison du Peuple (un espace qui m'est très familier) pour faire le point sur la situation et décider de ce que je vais faire de ma journée... J'y aperçois quelques personnes solitaires qui lisent un journal ou travaillent sur leur PC en sirotant un café, un lait russe ou encore un chocolat chaud... Au bar, un seul serveur est présent : il s'agit de Térence, un des patrons. Il me reconnaît et me lance un "salut" laconique. En préparant mon déjeuner (café, croissant et jus d'oranges pressées), Térence échange quelques mots avec moi :
– On te voit souvent pour le moment...
– Oui, j'ai arrêté le badminton pour l'instant, alors je passe mes soirées ici. J'aime bien être dans un endroit où je me sens à l'aise.
– Et aujourd'hui, tu es en congé ?
– En fait, c'est un peu plus compliqué... Je suis censé travailler mais... euh... j'ai décidé de ne pas y aller.
Je lui explique toute l'histoire : mon refus de prendre le train ce matin, ma volonté de faire quelque chose d'autre de ma journée, de ma vie... À la fin de mon explication, Térence me dit posément : "Si je comprends bien, tu veux que quelque chose de totalement nouveau t'arrive. Et tout ce que tu trouves à faire, c'est de venir t'installer ici !"
Je réfléchis un instant et finis par lui répondre : "Tu as raison. Je ferais bien de trouver autre chose à faire de ma journée..." Venir à la Maison du Peuple était de fait une très mauvaise idée car c'est le symbole de ma vie qui fait du surplace. Déjà rien que le nom de ce café est éloquent : "Maison du Peuple". Le petit Hamilton cherche désespérément une maison pour l'accueillir, sauf qu'il s'est trompé d'endroit. Je ne touche pas au déjeuner qu'il vient de me servir. Térence approuve sans rien dire et ne me le facture pas. Il me fait un petit signe de la main en guise d'au revoir.
De nouveau dehors, je sais enfin ce qu'il me faut pour réfléchir calmement à mon nouveau départ : un retour à la nature ! Exprimée de cette manière, je me rends bien compte que l'idée est un peu nigaude, mais c'est néanmoins ce dont j'ai réellement envie. Et le meilleur endroit de la capitale pour se ressourcer, tous les Bruxellois le connaissent : c'est la forêt de Soignes, à la lisière de la ville. Je repasse rapidement par mon appartement afin de prendre une bouteille d'eau et me préparer des tartines pour le dîner, que je place dans un sac à dos. Je sors ensuite mon vieux vélo de ma cave et me mets à rouler en direction de la forêt.
Midi approche. Après avoir tourné quelques heures dans les bois, sans destination précise, je m'arrête à une table afin de manger. Durant mon repas solitaire, des coups de feu très proches retentissent... Des chasseurs, ici, à cette période de l'année ? Un peu plus tard, j'entends de nouveaux coups de feu suivis d'un hennissement de cheval et d'un cri aigu.Une personne en danger ? Pas le temps de réfléchir : j'enfourche mon vélo et me précipite vers l'endroit présumé de l'action.
En une minute à peine, j'arrive sur les lieux. Couché le long d'un chemin forestier, le flan ensanglanté, un cheval tente de se relever, en vain... Une petite fille de 7-8 ans en état de choc sanglote : sa jambe et son bras droits sont coincés sous le cheval. Au-delà du sentier, affalé dans l'humus, un homme en tenue de cavalier suffoque et tente désespérément de retenir le sang qui s'échappe de son torse... Au loin, deux gamins s'enfuient. Ils tiennent tous les deux une carabine... Pendant un court instant, je pense à les courser, mais j'abandonne vite l'idée... Le plus urgent est de sauver ces deux êtres en danger de mort. J'appelle les secours. Problème : en plein bois, impossible de leur donner ma localisation précise. Miracle technologique : eux, grâce à mon appel, savent où je suis (c'est possible, ce genre de truc ?). Ils arrivent au plus vite.
En attendant, je fais au mieux. Dois-je essayer d'extraire la fille coincée sous le cheval ? Mauvaise idée, je pense. De toute façon, seul, je n'arriverai jamais à soulever l'animal. Je tente de la rassurer : je lui dis que des renforts vont arriver sous peu, qu'elle va s'en sortir. Elle n'entend rien. Elle se tord dans tous les sens. Pas de hurlement, juste des sanglots et les yeux grand ouverts, terrifiés.
Je me dirige vers le cavalier. Je ne sais pas quoi faire... Je me souviens de mes cours de secourisme... Si la personne est inconsciente... Il n'est pas inconscient ! En cas de fracture du bras... Il n'a pas de fracture ! Une balle lui a traversé le thorax, bordel ! En vérité, je suis incapable de leur venir en aide.
* * *
Aux alentours de 20h30, Léandra me téléphone. – Hamilton ! Ça va ? – Ouais, ça va bien ! Et toi ? – T'es passé au JT tout à l'heure ! – Mouais... Hum... Ha bon ? – Tu es un héros ! – Je n'ai rien fait du tout. – Tu as sauvé deux personnes ! – Léandra, je n'ai rien fait du tout. – Dis, tu ne veux pas passer chez moi ? On pourrait parler de tout ça plus calmement... – Ha ouais, c'est une idée... Pourquoi pas ?
* * *
– Sinon, je ne suis pas allé travailler aujourd'hui. – Ben ouais, je m'en doutais un peu. Tu as pris congé ? – Non, j'ai décidé de ne pas me présenter et d'arrêter de travailler, tout "simplement". – Mais que vas-tu faire de ta vie ? Comment vas-tu payer tes factures ? Ton appartement ? – Je ne sais pas. – C'est un peu bête. – Ouais, je sais. D'autant plus que mes collègues ont tous dû me voir au journal télévisé... – Ha ouais, tiens, je n'y avais même pas pensé. – Demain, je retourne au boulot et je leur explique toute la vérité. – "Toute" la vérité ? – Bah ouais. De toute façon, je suis incapable de mentir, tu le sais bien. – De toute façon, tu es un héros. On accepte tout d'un héros.
Mon réveil sonne bien avant l'aube... Comme chaque matin depuis que je travaille, j'ai l'estomac noué et je ne déjeune pas. J'ai juste le temps de me brosser les dents, de me débarbouiller et d'enfiler en vitesse mes vêtements avant de prendre le chemin de la gare. Dehors, la météo s'est clairement rafraîchie. J'observe même les premières traces de gel nocturne. Le magnifique automne que nous avons eu depuis septembre m'avait presque fait oublier que l'été est déjà loin derrière nous... Cette journée de novembre sera une journée froide et – j'en fais le pari ! – elle sera aussi monotone que toutes les journées froides de novembre. Oui, mais si elle ne l'était pas ? Ou plutôt : et si je pouvais choisir qu'elle ne le soit pas ?
Sur le quai numéro 11 de la gare de Bruxelles-Midi, j'attends mon train vers Liège. Ce dernier finit par arriver avec un retard de sept minutes (c'est clairement dans la moyenne). Je décide de ne pas monter dans le wagon et de quitter le monde des quais, pour une raison que je n'arrive pas à expliquer sur le moment. Dans la gare, des navetteurs pressés courent dans tous les sens, s'énervent sur le retard de leur train, regardent leur montre. Une pensée s'imprime dans mon esprit : "Je ne fais pas partie de ce monde-là". J'ai cependant besoin de réfléchir à l'acte que je viens de poser. Je m'installe à l'Espace Café de la gare et commande un "Kilimandjaro". Pourquoi n'ai-je pas pris mon train ? Parce que j'ai décidé de manquer le travail aujourd'hui. Pire (ou mieux) : j'ai décidé de ne plus travailler du tout. Curieusement, je ne ressens aucun sentiment de culpabilité (aucun "surmoi en émoi" comme dirait ma collègue Wynka). Je ne les appellerai pas ni ne répondrai à leurs appels. Cette ligne de conduite clairement établie, je décide de monter dans le train international à destination de Chur, en Suisse. Voir comme destination sur un panneau d'affichage électronique "Basel/Chur, Switzerland" me fait beaucoup plus rêver qu'un bête "Liège/Maastricht"...
Pas de contrôleur en vue... J'improviserai une explication quand j'en croiserai un... Le train, relativement peu rempli pour un train international, est un InterCity qui passe par une quinzaine de gares belges avant de rejoindre la Suisse via le Luxembourg et la France. Je m'installe confortablement dans un wagon de seconde classe, en face d'une vieille dame qui tricote (!) ce qui ressemble à un pull en laine. J'essaie de dormir mais je n'y arrive pas. Je suis trop excité par ce brusque changement dans mon train-train quotidien.
Un peu avant d'arriver en gare de Namur, deux contrôleurs passent dans le wagon pour un contrôle des billets. Je leur montre ma carte "Réseau" (un abonnement de train qui est valable partout en Belgique). Ils l'acceptent sans tiquer mais l'un d'eux m'informe que mon voyage est limité à Arlon. J'acquiesce sans broncher bien qu'il soit hors de question que je m'arrête à Arlon. Les heures passent... Un peu après Thionville, en Moselle, les deux contrôleurs se représentent dans le wagon : – Monsieur, vous n'avez pas le droit d'être ici, à moins bien sûr d'avoir un titre de transport valide. – Désolé, je n'en ai pas. – Je vais vous en faire un mais il sera 20% plus cher que si vous l'aviez pris en gare. Jusqu'où allez-vous ? – Je n'en ai pas la moindre idée. Jusqu'en Suisse, je suppose... – Où en Suisse ? Bâle ? Zürich ? Sargans ? Chur ? – Je n'en sais foutre rien ! Et puis, de toute façon, je n'ai pas de quoi payer !
Les contrôleurs, très aimables au demeurant, m'expliquent qu'ils vont alors être obligés de verbaliser, de me dresser une amende en bonne et due forme pour non-paiement et d'appeler la police française, qui viendra me débarquer au prochain arrêt en gare...
Je décide d'accepter le sort qui m'est réservé. J'ai joué et j'ai perdu. C'est la vie ! Que pourrais-je faire d'autre de toute façon ? Me mettre à courir et sauter du train, comme dans une aventure de Tintin ? Ha, la bonne blague !
À ce moment, la vieille dame, qui tricote depuis des heures devant moi sans dire un mot, s'interpose : "Messieurs les contrôleurs, je suis certain que nous n'aurons pas besoin de recourir à la police. Je descends à Ziegelbrücke et je propose de payer le voyage de ce jeune homme jusqu'à cet endroit." La dame sort de son porte-monnaie un billet de 200 euros, qu'elle tend à l'un des contrôleur, surpris tout autant que moi. Je la remercie et lui demande la raison de son geste. Elle me répond : "Je suis vieille et riche, plus que vous ne pouvez l'imaginer... Je suis très seule également. Descendez avec moi ce soir à Ziegelbrücke. Je vous logerai et vous me tiendrez compagnie."
Le reste du trajet se passe dans un long silence gêné. La vieille dame me fixe de temps en temps du regard avec un petit sourire espiègle, mais ne parle jamais. Arrivée à Ziegelbrücke, elle descend et je la suis hors du train.
Ziegelbrücke est un petit village paumé de la Suisse allemande dont la gare, moderne et pourvue de nombreux quais, semble disproportionnée en comparaison à la taille du bled. Devant la station, une limousine noire nous attend. Deux hommes en costume noir sont postés devant. L'un deux, sans doute le chauffeur, ouvre la porte avant à la vieille dame. Le second fait de même pour la porte arrière. La vieille dame me propose de monter à l'arrière.
Je trouve toutes ces manières très louches et décide de prendre mes jambes à mon cou en direction de ce qui ressemble au centre du village. Une centaine de mètres plus loin, je m'arrête un instant pour regarder derrière moi : les deux hommes en noir sont toujours à l'extérieur de la voiture mais ne me poursuivent pas. En me voyant les observer, ils retournent dans le véhicule.
Sauvé ? Par vraiment : la limousine démarre en trombe et fonce dans ma direction. Je recommence donc à courir. Oui, mais pour aller où ? J'entre dans une ruelle exclusivement piétonne pour tenter de semer mes poursuivants... La voiture s'arrête devant la rue et les deux hommes en sortent pour me courser. Il me faut trouver un refuge au plus vite...
Dans une impasse, j'aperçois une imposante vieille bâtisse fermée par une porte en chêne massif à double vantail. Au-dessus de la porte, en toutes lettres : "Ordre bénédictin des Frères de l'Apocalypse". Je me rappelle soudain mes cours d'histoire médiévale : des moines de l'Ordre de saint Benoît ! Ils se doivent d'être hospitaliers ! On recevra comme le Christ lui-même tous les hôtes qui surviendront, car lui-même doit dire un jour : "J'ai demandé l'hospitalité et vous m'avez reçu." Au même moment, je m'étonne du terme "Apocalypse". Ça existe, ça, des bénédictins de l'Apocalypse ?
Je frappe vigoureusement à la porte. L'attente est interminable... Je regarde constamment derrière moi. Le pan gauche de l'entrée finit par s'entrouvrir lentement sur le visage d'un moine en robe de bure.
– Oui, mon frère ? – Je suis poursuivi par une limousine noire... Je crois qu'ils en veulent à ma personne. Aidez-moi s'il vous plaît ! – Nous ne sommes pas un vulgaire guet de police. Nous ne pouvons vous assister contre de vils malandrins séculiers. – Je demande asile en ces murs, au nom du fondateur de votre Ordre ! (Tu te crois dans un film hollywoodien, Hamilton ?) – Soit ! Nous t'accueillerons tel le Christ Notre Seigneur en personne, mais tu devras te plier aux règles strictes de notre communauté durant la totalité de ton séjour. – Peu importe, tant que vous me laissez entrer !
* * *
Après une petite heure d'attente dans une antichambre, un moine me fait pénétrer dans le bureau du père abbé :
– Sois le bienvenu, mon fils. – Merci, Mons... euh... mon père. – Tu as demandé l'hospitalité et nous ne pouvons te la refuser, mais je me dois de te dicter les obligations qui t'incombent en ces lieux. – D'accord. – Tu devras assister aux matines, tous les jours, à cinq heures du matin, ainsi qu'aux nones et aux complies. – Aucun problème. Je me lèverai à peine plus tôt que d'habitude. – Tu dois évidemment faire vœu de chasteté tant que tu resteras parmi nous. – Ce ne sera pas un problème non plus. – Vœu de pauvreté également, mon fils : rien d'ostentatoire en ces murs. – Je n'ai sur moi que quelques euros, un vieux téléphone portable en fin de vie et un baladeur MP3 bon marché. – Parfait. Frère Xavier va te montrer ta chambre maintenant. Va en paix, mon fils.
Ma chambre ressemble à une cellule du Couvent San Marco à Florence, mais sans la fresque de Fra Angelico : une pièce minuscule avec une petite fenêtre qui ne s'ouvre pas, un lit, une table, un évier, une bible et une croix au mur. Je déteste les croix. J'en viens ironiquement à me demander si je n'aurais pas mieux fait de me faire enlever par la vieille dame, tout à l'heure.
La nuit tombe. Dans deux heures, frère Xavier viendra me chercher pour les complies. Je suis dans un monastère suisse et je ne sais vraiment pas quoi faire.
Mon réveil sonne bien avant l'aube... Comme chaque matin depuis que je travaille, j'ai l'estomac noué et je ne déjeune pas. J'ai juste le temps de me brosser les dents, de me débarbouiller et d'enfiler en vitesse mes vêtements avant de prendre le chemin de la gare. Dehors, la météo s'est clairement rafraîchie. J'observe même les premières traces de gel nocturne. Le magnifique automne que nous avons eu depuis septembre m'avait presque fait oublier que l'été est déjà loin derrière nous... Cette journée de novembre sera une journée froide et – j'en fais le pari ! – elle sera aussi monotone que toutes les journées froides de novembre. Oui, mais si elle ne l'était pas ? Ou plutôt : et si je pouvais choisir qu'elle ne le soit pas ?
Sur le quai numéro 11 de la gare de Bruxelles-Midi, j'attends mon train vers Liège. Ce dernier finit par arriver avec un retard de sept minutes (c'est clairement dans la moyenne). Je décide de ne pas monter dans le wagon et de quitter le monde des quais, pour une raison que je n'arrive pas à expliquer sur le moment. Dans la gare, des navetteurs pressés courent dans tous les sens, s'énervent sur le retard de leur train, regardent leur montre. Une pensée s'imprime dans mon esprit : "Je ne fais pas partie de ce monde-là". J'ai cependant besoin de réfléchir à l'acte que je viens de poser. Je m'installe à l'Espace Café de la gare et commande un "Kilimandjaro". Pourquoi n'ai-je pas pris mon train ? Parce que j'ai décidé de manquer le travail aujourd'hui. Pire (ou mieux) : j'ai décidé de ne plus travailler du tout. Curieusement, je ne ressens aucun sentiment de culpabilité (aucun "surmoi en émoi" comme dirait ma collègue Wynka). Je ne les appellerai pas ni ne répondrai à leurs appels. Cette ligne de conduite clairement établie, je décide de monter dans le train international à destination de Chur, en Suisse. Voir comme destination sur un panneau d'affichage électronique "Basel/Chur, Switzerland" me fait beaucoup plus rêver qu'un bête "Liège/Maastricht"...
Pas de contrôleur en vue... J'improviserai une explication quand j'en croiserai un... Le train, relativement peu rempli pour un train international, est un InterCity qui passe par une quinzaine de gares belges avant de rejoindre la Suisse via le Luxembourg et la France. Je m'installe confortablement dans un wagon de seconde classe, en face d'une vieille dame qui tricote (!) ce qui ressemble à un pull en laine. J'essaie de dormir mais je n'y arrive pas. Je suis trop excité par ce brusque changement dans mon train-train quotidien.
Un peu avant d'arriver en gare de Namur, deux contrôleurs passent dans le wagon pour un contrôle des billets. Je leur montre ma carte "Réseau" (un abonnement de train qui est valable partout en Belgique). Ils l'acceptent sans tiquer mais l'un d'eux m'informe que mon voyage est limité à Arlon. J'acquiesce sans broncher bien qu'il soit hors de question que je m'arrête à Arlon. Les heures passent... Un peu après Thionville, en Moselle, les deux contrôleurs se représentent dans le wagon :
– Monsieur, vous n'avez pas le droit d'être ici, à moins bien sûr d'avoir un titre de transport valide.
– Désolé, je n'en ai pas.
– Je vais vous en faire un mais il sera 20% plus cher que si vous l'aviez pris en gare. Jusqu'où allez-vous ?
– Je n'en ai pas la moindre idée. Jusqu'en Suisse, je suppose...
– Où en Suisse ? Bâle ? Zürich ? Sargans ? Chur ?
– Je n'en sais foutre rien ! Et puis, de toute façon, je n'ai pas de quoi payer !
Les contrôleurs, très aimables au demeurant, m'expliquent qu'ils vont alors être obligés de verbaliser, de me dresser une amende en bonne et due forme pour non-paiement et d'appeler la police française, qui viendra me débarquer au prochain arrêt en gare.
Je me lève et prends mes jambes à mon cou. Les deux contrôleurs se lancent à ma poursuite en me criant des phrases un rien surréalistes : "Monsieur, si vous ne vous arrêtez pas immédiatement, il sera de notre devoir de vous soumettre une amende de 74 euros et 94 centimes, sans compter le prix du billet dont vous devez toujours vous acquitter ! Monsieur, est-ce que vous avez entendu ? Arrêtez-vous pour l'amour du ciel ! Monsieur ?"
Je traverse en vitesse un wagon-restaurant. Une pensée fugace : "Bordel, il y avait un bar !". Plus loin, j'aperçois la locomotive de queue : un cul-de-sac ! (Ça devait bien finir par arriver, puisque t'es dans un train, idiot !). Je tente le tout pour le tout : je déclenche l'arrêt d'urgence. Détail amusant : il s'agit d'une manette qu'il faut tirer, comme dans les vieux trains... Ça me fait penser aux aventures de Tintin... Des freins crissent et le train s'immobilise rapidement, en plein milieu d'une forêt brumeuse... J'actionne l'ouverture d'urgence des portes et m'enfuis à travers les arbres. Derrière moi, les contrôleurs essaient toujours de me raisonner... Je les entends crier des histoires d'amendes pour immobilisation abusive du train... Je me cache derrière un arbre et attends. Le flot des injonctions s'arrête après un moment et j'entends enfin le train reprendre sa route...
Je m'assieds au pied de mon arbre et reprends mon souffle. Il faut que je fasse le point sur ma situation. Il est une heure de l'après-midi et je suis dans une forêt, quelque part en France, au sud de Thionville. Que faire maintenant ? Soudain, je me rends compte que je ne suis pas seul. Devant moi, dans la brume, j'aperçois quatre ombres qui m'observent. J'entends des voix féminines à l'accent totalement indescriptible...
– Un humain. Un homme ! – Il a dû tomber du train. – Que fait-on de lui, ô Orfhlaith ? – Taisez-vous ! Suivez-moi.
Les ombres se rapprochent et j'écarquille les yeux. Je peux enfin voir de qui il s'agit : quatre femmes élancées à la peau bleuâtre et à la silhouette extrêmement fine, entièrement nues. Elles sont chacune armées d'un arc et portent à l'épaule gauche un carquois rempli de flèches. Un détail encore plus farfelu : deux ailes diaphanes sont repliées dans leur dos. Qu'est-ce que c'est que ce délire ? Le tournage d'un film ? Mais non... Une des "créatures" s'approche encore un peu plus de moi. Elle porte un diadème doré. Elle est superbe : blonde, des courbes parfaites, de petits seins galbés, un visage d'ange... Les trois autres se mettent de côté et arment leur arc qu'elles braquent vers moi avec une facilité déconcertante. La dame au diadème me dit : "Suis-nous. Nous ne te ferons aucun mal." Je leur fais confiance et j'accepte de les suivre. (Elles sont divinement belles !)
Les quatre archères forment une file indienne. La dame au diadème d'or (la chef, sans doute) me demande de me placer au milieu de la colonne ("pour ma sécurité", dit-elle). Elle se met quant à elle en tête de file, suivie d'une autre qui lui ressemble étrangement (sa sœur jumelle ?). Derrière moi, les deux dernières archères ferment le cortège. Elles sont toutes les quatre blondes et ont les mêmes yeux verts émeraude en amande.
Durant la marche, aucune ne parle. Elles ont l'air de savoir exactement où elles vont. Je les suis sans dire un mot. Ces créatures sont à la forêt ce que les sirènes sont à la mer. Je n'arrive pas à détacher mon regard de leur corps, de leurs jambes sautillantes, de leur visage, de leurs petites fesses rondes. Elles marchent très rapidement mais j'arrive sans problème à tenir le rythme. Après deux heures de route silencieuse, nous arrivons devant une barrière rocheuse, trouée par endroit de petites cavernes accueillantes. Le soleil est en train de se coucher et la dame au diadème m'apprend que nous nous arrêtons ici et allons nous installer dans une de ces cavernes pour la nuit.
La grotte dans laquelle nous entrons contient un stock de nourriture ainsi que de nombreuses boissons. Les quatre femmes s'activent d'abord à faire un feu. Ce dernier lancé, elles apportent des fruits et de l'eau pour le repas, que nous dégustons autour des flammes. Je suis subjugué et ne dis toujours rien. La dame au diadème brise enfin le silence : "Je m'appelle Orfhlaith. Je suis la meneuse de cette quatraine. À ma gauche, ma sœur Tuilelaith, maîtresse de l'abondance. C'est elle qui a approvisionné cet endroit, il y a trois jours. Tu verras, nous ne manquerons de rien grâce à elle ! À tes côtés, se trouvent Aithbhreac, la forestière du groupe, et Dergnat, notre apprentie. Et toi, qui es-tu et que fais-tu dans ces bois ?"
– Je m'appelle Hamilton et la raison de ma présence ici est fortuite. – Rien n'est fortuit en ce monde. Si tu es là, c'est que tu devais être là. – J'ai pourtant l'impression d'avoir clairement eu le choix de certains actes aujourd'hui, justement. – Erreur ! Si tu es ici, c'est que tu devais être ici. – Si vous le dites. Mais tout cela ne m'explique nullement qui vous êtes. – Est-ce réellement important ? – Non. – Notre présence ne suffit-elle pas ? – Si. – Alors buvons.
Tuilelaith part dans un recoin de la caverne et en revient en traînant au sol une grosse marmite débordant d'un liquide doré. Elle distribue un bol en terre cuite à chacun d'entre nous et nous sert une louche du fameux liquide. Tuilelaith répond à mon regard interrogateur par : "De l'hydromel. Et le meilleur qui soit !"
* * *
Nous buvons pendant des heures entières. De temps en temps, Aithbhreac ravive le feu avec de nouvelles branches. Je suis saoul mais très joyeux. Durant ces moments passés en leur compagnie, je n'apprends rien de plus sur elles. Je ne sais toujours pas qui elles sont (ou plutôt ce qu'elles sont), ni la raison de leur présence dans cette forêt. Elles, par contre, finissent pas en savoir beaucoup sur moi...
Alors que, emballé par l'hydromel, je leur explique avec de grands gestes en quoi consiste ma vie pour l'instant (je leur parle de Léandra, de la "dream team", de mon boulot d'historien que j'ai décidé d'arrêter aujourd'hui...), Dergnat vient se blottir tout contre moi. Elle pose tendrement ses lèvres sur ma joue. Elle continue en me mordillant l'oreille droite. Je suis surpris mais ne dis rien. Elle m'agrippe ensuite doucement les cheveux pour enfin coller ses lèvres humides sur les miennes... Nous nous embrassons pendant quelques minutes. Les trois autres nous regardent, silencieuses...
Dergnat se place ensuite à califourchon sur moi et enlève mon pull et mon tee-shirt. Elle passe sa langue brûlante dans mon cou, descends sur mon torse, qu'elle se met à embrasser puis à lécher... D'une main, elle me force à me coucher sur le sol glacé de la caverne. Elle se met ensuite de côté et entreprends de retirer ma ceinture, d'enlever mes chaussures et de baisser mon pantalon. Je croise le regard d'Orfhlaith : "Laisse-toi faire", me dit-elle, le sourire rassurant.
Aithbhreac vient se coller elle aussi contre moi et m'embrasse à son tour sur les lèvres, pendant que l'autre s'occupe d'enlever le tout dernier bout de tissu dont je suis encore vêtu. Dergnat approche son visage de mon sexe, l'embrasse et le lèche de toute part et, après de très nombreuses circonvolutions, finit par le placer avec beaucoup de douceur dans sa bouche.
Je perds tout sens du temps. Alors que Dergnat effectue un très lent va-et-vient, Orfhlaith et Tuilelaith se rapprochent de notre triade. Dergnat arrête le contact, éloigne sa tête de mon entrejambe. Elle prend la main de sa meneuse et la guide vers moi. Les trois autres se mettent alors en cercle autour de ma tête, me caressent les cheveux et m'embrassent, pendant que leur chef écarte les jambes au-dessus de moi et vient fusionner son corps avec le mien.
Impossible de décrire à sa juste mesure ce temps durant lequel Orfhtlaith et moi faisons l'amour, mes mains posées avec douceur sur ses cuisses, les siennes posées avec fermeté sur mon buste. Tout cela est à la fois d'une incroyable délicatesse et d'une indéniable force. Lors de l'orgasme, les ailes dorsales de ma compagne se mettent à frétiller et sa peau devient d'un bleu profond. Une perle de salive coule de sa bouche alors qu'elle se cambre, dans un dernier sursaut...
* * *
Nous sommes de nouveau autour du feu, nus. Dergnat est assise tout contre moi et m'enserre la taille de ses petits bras.
– Je n'ai... Je... Euh... C'est la première fois de ma vie que je ressens un plaisir de cette intensité, un orgasme si absolu. – Il y en aura encore beaucoup d'autres, crois-moi, me dit Orfhtlaith. – Cette nuit, nous le ferons, juste toi et moi, me chuchote Dergnat dans l'oreille. – Mais il faudra aussi que je rejoigne un jour "mon monde", la Belgique. J'ai des amis et une famille qui m'attendent là-bas.
Les quatre se regardent, interloquées. C'est Orfhlaith qui prend la parole :
– Si tu pars, nous te tuons. – Pardon ? – Je pensais que c'était clair. Tu ne peux pas nous quitter. Jamais. Tu es avec nous ou tu meurs. Tu seras le nouveau mâle humain de notre quatraine. Nous te ferons découvrir ce qu'est la véritable fusion charnelle, celle dont tu as eu un avant-goût ce soir. En échange, tu devras rester avec nous et ensemencer chaque nouvelle lune ta Princesse-mère, que nous te présenterons lorsque nous arriverons à la Communauté. – Ma Princesse-mère ? – Ce ne sera qu'un mauvais moment à passer, toutes les lunes. Le restant de tes jours, tu le passeras avec nous. N'est-ce pas merveilleux ?
Me reviennent soudainement en tête les paroles d'Hotel California des Eagles...
Last thing I remember I was running for the door I had to find the passage back to the place I was before "Relax", said the night man, "We are programmed to receive..." "You can check out any time you like but you can never leave ! "
Mon réveil sonne bien avant l'aube... Comme chaque matin depuis que je travaille, j'ai l'estomac noué et je ne déjeune pas. J'ai juste le temps de me brosser les dents, de me débarbouiller et d'enfiler en vitesse mes vêtements avant de prendre le chemin de la gare. Dehors, la météo s'est clairement rafraîchie. J'observe même les premières traces de gel nocturne. Le magnifique automne que nous avons eu depuis septembre m'avait presque fait oublier que l'été est déjà loin derrière nous... Cette journée de novembre sera une journée froide et – j'en fais le pari ! – elle sera aussi monotone que toutes les journées froides de novembre. Oui, mais si elle ne l'était pas ? Ou plutôt : et si je pouvais choisir qu'elle ne le soit pas ?
Sur le quai numéro 11 de la gare de Bruxelles-Midi, j'attends mon train vers Liège. Ce dernier finit par arriver avec un retard de sept minutes (c'est clairement dans la moyenne). Je décide de ne pas monter dans le wagon et de quitter le monde des quais, pour une raison que je n'arrive pas à expliquer sur le moment. Dans la gare, des navetteurs pressés courent dans tous les sens, s'énervent sur le retard de leur train, regardent leur montre. Une pensée s'imprime dans mon esprit : "Je ne fais pas partie de ce monde-là". J'ai cependant besoin de réfléchir à l'acte que je viens de poser. Je m'installe à l'Espace Café de la gare et commande un "Kilimandjaro". Pourquoi n'ai-je pas pris mon train ? Parce que j'ai décidé de manquer le travail aujourd'hui. Pire (ou mieux) : j'ai décidé de ne plus travailler du tout. Curieusement, je ne ressens aucun sentiment de culpabilité (aucun "surmoi en émoi" comme dirait ma collègue Wynka). Je ne les appellerai pas ni ne répondrai à leurs appels. Cette ligne de conduite clairement établie, je décide de sortir de la gare. Oui, mais pour aller où ?
Une idée : je suis à deux pas du Parvis de Saint-Gilles. Je vais déjeuner à la Maison du Peuple (un espace qui m'est très familier) pour faire le point sur la situation et décider de ce que je vais faire de ma journée... J'y aperçois quelques personnes solitaires qui lisent un journal ou travaillent sur leur PC en sirotant un café, un lait russe ou encore un chocolat chaud... Au bar, un seul serveur est présent : il s'agit de Térence, un des patrons. Il me reconnaît et me lance un "salut" laconique. En préparant mon déjeuner (café, croissant et jus d'oranges pressées), Térence échange quelques mots avec moi :
– On te voit souvent pour le moment...
– Oui, j'ai arrêté le badminton pour l'instant, alors je passe mes soirées ici. J'aime bien être dans un endroit où je me sens à l'aise.
– Et aujourd'hui, tu es en congé ?
– En fait, c'est un peu plus compliqué... Je suis censé travailler mais... euh... j'ai décidé de ne pas y aller.
Je lui explique toute l'histoire : mon refus de prendre le train ce matin, ma volonté de faire quelque chose d'autre de ma journée, de ma vie... À la fin de mon explication, Térence me dit posément : "Si je comprends bien, tu veux que quelque chose de totalement nouveau t'arrive. Et tout ce que tu trouves à faire, c'est de venir t'installer ici !"
Je réfléchis un instant et finis par lui répondre : "Tu as raison. Je ferais bien de trouver autre chose à faire de ma journée..." Venir à la Maison du Peuple était de fait une très mauvaise idée car c'est le symbole de ma vie qui fait du surplace. Déjà rien que le nom de ce café est éloquent : "Maison du Peuple". Le petit Hamilton cherche désespérément une maison pour l'accueillir, sauf qu'il s'est trompé d'endroit. Je ne touche pas au déjeuner qu'il vient de me servir. Térence approuve sans rien dire et ne me le facture pas. Il me fait un petit signe de la main en guise d'au revoir.
De nouveau dehors, je sais enfin ce qu'il me faut pour réfléchir calmement à mon nouveau départ : un retour à la nature ! Exprimée de cette manière, je me rends bien compte que l'idée est un peu nigaude, mais c'est néanmoins ce dont j'ai réellement envie. Et le meilleur endroit de la capitale pour se ressourcer, tous les Bruxellois le connaissent : c'est la forêt de Soignes, à la lisière de la ville. Je repasse rapidement par mon appartement afin de prendre une bouteille d'eau et me préparer des tartines pour le dîner, que je place dans un sac à dos. Je sors ensuite mon vieux vélo de ma cave et me mets à rouler en direction de la forêt.
Midi approche. Après avoir tourné quelques heures dans les bois, sans destination précise, je m'arrête à une table afin de manger. Durant mon repas solitaire, des coups de feu très proches retentissent... Des chasseurs, ici, à cette période de l'année ? Un peu plus tard, j'entends de nouveaux coups de feu suivis d'un hennissement de cheval et d'un cri aigu. Pris de panique, j'enfourche mon vélo et fuis à tout berzingue.
Je traverse la forêt et rejoins l'Avenue Churchill. Finie pour aujourd'hui, la balade en vélo ! Avec tout ça, je n'ai toujours pas de projet bien défini pour mon existence. J'ai brossé mon travail ce matin et tout ça pour quoi ? Pour rouler à vélo dans une forêt et fuir comme un lâche au moindre signe de danger... Bravo Hamilton ! Pour l'aventure, on reviendra ! De retour chez moi, après avoir été ranger mon vélo dans la cave, je me couche dans mon lit. Il ne me faut que quelques minutes pour m'endormir profondément...
Aux alentours de 20h30, mon téléphone me réveille. C'est Léandra... Elle veut savoir si je fais quelque chose ce soir car elle me proposerait bien de venir boire un verre chez elle. J'accepte avec plaisir son invitation : j'ai plein d'événements à lui raconter...
Les premiers mots de Léandra lorsque j'arrive chez elle sont : – Je n'ai vraiment pas le moral ! – Jonas ? – Oui ! Je lui ai envoyé un message tout à l'heure et il ne me répond pas. – Et c'est si grave que ça ? – On s'était dit qu'on regarderait le cinquième épisode de Star Wars ensemble ce jeudi... – Il va peut-être te répondre plus tard ! – Pffff, mouais. – C'est comme ça depuis combien de temps maintenant ? Un an ? Tu ne le changeras pas, tu sais... – Oui, mais j'en ai marre, marre, marre ! Si tu savais comme j'en ai marre, Hamilton... – Je suis désolé...
Léandra soupire : – Bon, j'arrête de t'ennuyer avec ça... Et toi, rien de neuf ? – Si, si, j'ai du nouveau ! – Ha ? – Je ne suis pas allé à mon boulot aujourd'hui ! – Tu as pris congé ? – Non, j'ai décidé de ne pas me présenter et d'arrêter de travailler, tout "simplement". – Mais que vas-tu faire de ta vie ? Comment vas-tu payer tes factures ? Ton appartement ? – Je ne sais pas. Là, aujourd'hui, je suis allé faire du vélo à la Forêt de Soignes... – La Forêt de Soignes ? Tiens, ils en parlaient au JT, ce soir... – Ha ? – Oui, un cavalier et sa fille, qui partageaient le même cheval... Retrouvés morts tous les deux au milieu de la forêt. – QUOI ? – Attends que je me souvienne... L'homme a reçu une balle dans le poumon et la fille a été retrouvée sous le cheval... En partie du moins. Les secours sont arrivés trop tard pour pouvoir faire quoi que ce soit pour l'un comme pour l'autre...
Je deviens blême.
– Hamilton ? Ça va ? Tu es tout pâle...
Je cours vers les toilettes. Je passe la demi-heure suivante à vomir mes tripes. Lorsque je n'ai plus rien du tout à remettre, je sors des WC et quitte l'appartement de mon amie sans lui dire un seul mot. Elle commence bien, ta "nouvelle vie", Hamilton !
Mon réveil sonne bien avant l'aube... Comme chaque matin depuis que je travaille, j'ai l'estomac noué et je ne déjeune pas. J'ai juste le temps de me brosser les dents, de me débarbouiller et d'enfiler en vitesse mes vêtements avant de prendre le chemin de la gare. Dehors, la météo s'est clairement rafraîchie. J'observe même les premières traces de gel nocturne. Le magnifique automne que nous avons eu depuis septembre m'avait presque fait oublier que l'été est déjà loin derrière nous... Cette journée de novembre sera une journée froide et – j'en fais le pari ! – elle sera aussi monotone que toutes les journées froides de novembre. Oui, mais si elle ne l'était pas ? Ou plutôt : et si je pouvais choisir qu'elle ne le soit pas ?
Sur le quai numéro 11 de la gare de Bruxelles-Midi, j'attends mon train vers Liège. Ce dernier finit par arriver avec un retard de sept minutes (c'est clairement dans la moyenne). Dans le wagon, pour une raison que j'ignore, je réfléchis aux actes que nous posons dans la vie. Et aussi à la question du choix. Le libre arbitre existe-t-il vraiment ? un vieux débat... Pour le moment, j'ai plutôt tendance à penser que le libre arbitre n'est qu'une chimère ; que nous sommes déterminés par des forces qui nous dépassent totalement. Je ne suis pas responsable des battements de mon cœur ; ils peuvent s'arrêter à tout moment ; où se situe donc le libre arbitre au milieu de ces contraintes purement naturelles, physiques ?
D'un autre côté, je me souviens également sans raison d'une phrase de mon chef, qu'il m'a lancée il y a plusieurs années, alors qu'il venait d'être nommé chef justement (le choix lui a été plus ou moins imposé) : "On n'a pas toujours le choix dans la vie ! On ne fait pas toujours ce que l'on veut !". Je lui avais répondu quelque chose du genre : "Si, justement ! On a toujours le choix." Par exemple, j'ai le choix de me rendre à mon travail ou de ne pas m'y rendre. Rien ne me lie réellement à quelque chose, si ce n'est une loi, une morale, une obligation familiale acceptée comme telle ou bien encore une contrainte financière... Si je veux les refuser, avec toutes les conséquences que ce refus comporte, je peux toujours le faire ! Dans le train me conduisant au boulot, une pensée s'imprime alors dans mon esprit : "Et si je n'avais pas pris le train aujourd'hui ? Et si j'avais fait tout autre chose de ma journée ?". Aurais-je posé un acte libre ? Peut-être mais je ne l'ai pas fait ! Et si je ne l'ai pas fait, c'est que je n'aurais pas pu le faire, déterminé que je suis par des forces qui me dépassent... Fatalisme, fatalisme !
À la pause-café de 9h30, à mon travail, je bois mes deux cafés habituels. Aujourd'hui, avec l'augmentation des effectifs du personnel, nous sommes au moins six, parfois sept, à consommer ce doux breuvage noir et revigorant. De ce fait, un seul percolateur ne suffit plus à ma consommation personnelle matinale (il me faut au grand minimum quatre tasses) et je suis obligé de lancer une seconde tournée de café directement après la pause. Misère !
Sur le temps de midi, je me rends dans le centre-ville pour acheter une ciabatta chez Pietro le Sicilien et du filet américain à la boucherie Renmans. Comme à chaque fois que je fais ce trajet, je marche le long du quai, en bord de Meuse. Comme d'habitude, je jette un œil aux vieilles usines métallurgiques au loin. Ce paysage industriel en déliquescence ne manque pas de charme, curieusement.
Durant le repas de midi, ma collègue Charlotte explique qu'elle va devoir se faire opérer prochainement... de la vésicule biliaire, elle aussi ! Elle parle de son chirurgien, qui a l'air aussi fou que le mien : durant la dernière consultation, il a tracé maladroitement au bic sur une petite feuille blanche un losange avec un point en son centre, puis a lancé à Charlotte : "C'est vous ! Vous vous reconnaissez ?". Commentaire de Charlotte : "J'espère qu'il opère mieux qu'il ne dessine !".
Le soir, de retour à Bruxelles, je me rends à la Maison du Peuple de Saint-Gilles, comme d'habitude. Emily est à la table du fond avec son PC portable, comme souvent. Elle travaille à nouveau sur une des formations qu'elle doit donner seule, en décembre. Au bar, ils n'ont plus d'Orval, alors la serveuse (celle que j'appelle Gwen) me sert directement une Chimay blanche. Rien ne change, c'est un peu triste, mais c'est la vie... Durant la soirée, ma serveuse préférée (celle que j'appelle Clémentine) vient débarrasser notre table et nous pose sa question fétiche :
– Vous êtes frère et
sœur, en fait ? – Euh... Non. Pourquoi cette question ? – Parce que vous êtes très souvent là, tous les deux... – Ha ben non, on n'est pas frère et sœur... On ne se ressemble pas vraiment, d'ailleurs, je pense... – Vous sortez ensemble alors ? – Euh... Non plus. Clémentine nous laisse et Emily me lance : – Elle nous a refait le même coup qu'avec toi et Andrew ! – Yep, sauf que pour Andrew et moi, elle n'a pas osé demander si on sortait ensemble. – C'est bizarre qu'on ne puisse pas être à deux à une table sans susciter ce genre de questionnement...
– Non, c'est logique ! – "Logique" ? – Ben oui. On passe beaucoup de temps ensemble... Je suis certain qu'il n'y a pas que cette serveuse qui se pose la question de savoir si nous sommes en couple... – C'est ridicule... – Bah ! – De toute façon, moi, mon genre, c'est les petits bruns à lunettes, alors... – Ouais, ouais, je sais... – Et puis, t'es pas intéressé par moi, de toute façon, si ? Coup de téléphone de Léandra, qui me propose de venir boire un verre chez elle. Je lui explique que je suis avec Emily à la Maison du Peuple. Léandra va donc passer nous dire bonjour, "mais pas longtemps..."
Arrivée à notre table, mon amie s'avère clairement déprimée : – J'ai envoyé un message à Jonas, mais il ne me répond pas. – Arf. (Assise à côté de Léandra, Emily ne dit rien mais lève les yeux au ciel.) – On avait dit qu'on regarderait enfin le cinquième épisode de Star Wars ce jeudi, mais je n'ai plus aucune nouvelle. Tous ces enfantillages commencent sérieusement à m'énerver... – Ce n'est pas nouveau... – Non, ce n'est pas nouveau. Bon, et vous, sinon, ça va ? – Bah, ça va, ça va... J'en ai simplement un peu marre de la routine...
Léandra ne commande rien à boire et repart chez elle vingt minutes seulement après être arrivée. Emily la suit de peu et propose de me reconduire chez moi en voiture. Je décline : "Merci, mais je vais encore rester un peu seul. Je dois écrire pour mon blog..." Emily partie, j'allume le petit ordinateur portable que Léandra m'a temporairement passé et me replonge dans ce putain de projet à la con qui me prend un temps exagérément long et que j'ai baptisé "La journée dont vous êtes le héros #1". ("#1" car dans une crise de folie passagère, je me suis dit que ce serait chouette s'il y avait une "Journée #2".)
Un quart d'heure plus tard, une femme vient s'asseoir à ma table, en face de moi... Je lui donne entre 35 et 40 ans, environ. Elle est un peu "intemporelle", pour tout dire... Élégante, classique en habillement. Un peu triste aussi. Je lui trouve un charme certain. – Excusez-moi... Je ne vous dérange pas ? – Non, non, pas du tout... – Je suis doublement curieuse. Est-ce que je peux vous poser deux questions ? – Euh... Oui bien sûr... – Vous avez l'air extrêment concentré sur votre PC... Qu'est-ce que vous écrivez ? – Hem... C'est compliqué... C'est un projet du genre "l'histoire dont vous êtes le héros"... Je ne sais pas si vous connaissez les "livres dont vous êtes le héros"... – Oui, bien sûr, je connais. – Ha... Hé bien c'est un peu la même chose mais avec un blog. – Un blog ? (Mon téléphone portable se met à vibrer dans ma poche. Sans doute Lewis, comme d'habitude... Je décide de ne pas m'en préoccuper et de le laisser sonner.) – Ouais, mon blog, en fait. Un truc assez compliqué... Trop compliqué, je m'en rends compte maintenant... Je laisse la possibilité à mes rares lecteurs de choisir mon histoire du jour. Et pour chaque nœud, pour chaque embranchement, je dois inventer une histoire particulière. C'est la galère totale... Par exemple, le chemin #1.1.1.1.1 équivaut à la journée la plus banale que je puisse avoir. Quant au #1.2.2.2.2, euh, c'est une toute autre histoire. – Et là, quelle histoire écrivez-vous ? – C'est là que ça devient marrant. Je suis justement en train d'écrire cette histoire-ci. Le chemin #1.1.1.1.2, celui où je vous rencontre. – Cette histoire semble assez sympa, non ? – En effet... Mais d'autres ne sont pas aussi sympathiques, je vous assure, et ce malgré les apparences ! Certaines mènent à ma propre mort, par exemple. – Oh ! – Oui, enfin, ce n'est pas grave : c'est juste un fantasme complet, hein... Mais vous aviez deux questions, m'aviez-vous dit ? – Ha... Oui... Je n'ai pas pu m'empêcher d'écouter votre conversation, tout à l'heure, cette histoire de bruns à lunettes, là... Elle est un peu braquée, votre amie... – Bah, je ne vais pas lui jeter la pierre. Je suis un peu braqué, moi aussi... – Ha ? (Elle me regarde dans les yeux) Vous avez un genre bien défini vous aussi ? – Pas autant qu'elle. En tout cas, je me soigne... – Personnellement, je ne suis pas du tout braquée. Enfin, j'ai appris avec le temps à ne plus l'être... Mais j'aime quand même certains types d'hommes bien définis et (elle me regarde de nouveau droit dans les yeux) vous entrez clairement dans la catégorie... – Ha... Euh...
Mon réveil sonne bien avant l'aube... Comme chaque matin depuis que je travaille, j'ai l'estomac noué et je ne déjeune pas. J'ai juste le temps de me brosser les dents, de me débarbouiller et d'enfiler en vitesse mes vêtements avant de prendre le chemin de la gare. Dehors, la météo s'est clairement rafraîchie. J'observe même les premières traces de gel nocturne. Le magnifique automne que nous avons eu depuis septembre m'avait presque fait oublier que l'été est déjà loin derrière nous... Cette journée de novembre sera une journée froide et – j'en fais le pari ! – elle sera aussi monotone que toutes les journées froides de novembre. Oui, mais si elle ne l'était pas ? Ou plutôt : et si je pouvais choisir qu'elle ne le soit pas ?
Sur le quai numéro 11 de la gare de Bruxelles-Midi, j'attends mon train vers Liège. Ce dernier finit par arriver avec un retard de sept minutes (c'est clairement dans la moyenne). Dans le wagon, pour une raison que j'ignore, je réfléchis aux actes que nous posons dans la vie. Et aussi à la question du choix. Le libre arbitre existe-t-il vraiment ? un vieux débat... Pour le moment, j'ai plutôt tendance à penser que le libre arbitre n'est qu'une chimère ; que nous sommes déterminés par des forces qui nous dépassent totalement. Je ne suis pas responsable des battements de mon cœur ; ils peuvent s'arrêter à tout moment ; où se situe donc le libre arbitre au milieu de ces contraintes purement naturelles, physiques ?
D'un autre côté, je me souviens également sans raison d'une phrase de mon chef, qu'il m'a lancée il y a plusieurs années, alors qu'il venait d'être nommé chef justement (le choix lui a été plus ou moins imposé) : "On n'a pas toujours le choix dans la vie ! On ne fait pas toujours ce que l'on veut !". Je lui avais répondu quelque chose du genre : "Si, justement ! On a toujours le choix." Par exemple, j'ai le choix de me rendre à mon travail ou de ne pas m'y rendre. Rien ne me lie réellement à quelque chose, si ce n'est une loi, une morale, une obligation familiale acceptée comme telle ou bien encore une contrainte financière... Si je veux les refuser, avec toutes les conséquences que ce refus comporte, je peux toujours le faire ! Dans le train me conduisant au boulot, une pensée s'imprime alors dans mon esprit : "Et si je n'avais pas pris le train aujourd'hui ? Et si j'avais fait tout autre chose de ma journée ?". Aurais-je posé un acte libre ? Peut-être mais je ne l'ai pas fait ! Et si je ne l'ai pas fait, c'est que je n'aurais pas pu le faire, déterminé que je suis par des forces qui me dépassent... Fatalisme, fatalisme !
À la pause-café de 9h30, à mon travail, je me mets à pleurer à chaudes larmes, sans raison apparente, et je m'enfuis en courant. Je dévale les marches deux par deux, traverse le bâtiment communal noir de monde en me cachant les yeux du mieux que je peux et sors prendre une bouffée d'air frais sur les quais bétonnés du bord de Meuse. Que m'arrive-t-il ? Me revient soudain en mémoire une partie du discours un rien moraliste que Mary m'a tenu il y a une dizaine de jours : "Tu n'es pas heureux en ce moment, Hamilton. Tu dis que ça va, mais en fait, ça ne va pas du tout ! Il est encore temps de changer, tu sais... Dans dix ans, ce sera beaucoup plus difficile !" Discours auquel j'avais répondu par un haussement d'épaules désabusé.
Je ne suis pas heureux, c'est vrai. Si je me suis mis à pleurer au boulot, c'est parce que je fais une dépression nerveuse. Et si je me suis enfui, c'est parce que je n'en pouvais plus de rester là, à siroter mes cafés comme si de rien n'était... Je marche un peu le long du quai, regarde le fleuve et les vieilles usines métallurgiques au loin. Je trouve que ce paysage industriel en déliquescence ne manque pas de charme, curieusement. C'est mon côté romantique-qui-aime-les-ruines qui veut ça. Après environ une demi-heure de flânerie, je me dis qu'il faudrait que je retourne au boulot, que j'aille m'excuser auprès de mes collègues et que j'explique un tant soit peu mon comportement... Je retourne donc au boulot.
Alors que je remonte les escaliers, Sylvette me croise et me lance un petit "Ça va ?" interloqué... J'arrive dans le bureau de Lodewijk, mon chef, qui ne me laisse même pas le temps de parler : "Je viens d'en discuter avec Rolande. Tu as vraiment l'air bouleversé... Apparemment, tu traverses une mauvaise passe, ça arrive à tout le monde... Si tu veux en parler, pas de problème ! Mais en tout cas, pour aujourd'hui, rentre chez toi, prends quelques jours pour te reposer et reviens-nous en pleine forme, hein ! On ne te reconnaissais plus du tout tout à l'heure...". Je suis gêné, je bafouille quelques mots de remerciement et je suis les conseils de mon chef. Je quitte mon travail, reprends le bus, happe le train vers Bruxelles, rentre chez moi et m'affale dans mon lit pour le restant de l'après-midi.
Aux alentours de 20h30, mon téléphone me réveille. C'est Léandra... Elle veut savoir si je fais quelque chose ce soir car elle me proposerait bien de venir boire un verre chez elle.
Aux alentours de 20h30, mon téléphone me réveille. C'est Léandra... Elle veut savoir si je fais quelque chose ce soir car elle me proposerait bien de venir boire un verre chez elle. Je décline son invitation : l'idée d'aller à nouveau à la rencontre du monde extérieur m'angoisse, me terrifie même !
Je sors de mon lit avec lenteur. Je passe une heure à nettoyer mon appartement : je fais la petite vaisselle qui traîne à côté de l'évier, je passe l'aspirateur, je refais mon lit ainsi que celui de Gaëlle, je débarrasse la table du salon et celle de la salle à manger. Je ne veux pas que maman tombe sur un endroit mal entretenu lorsqu'elle débarquera chez moi, demain ou après-demain. Je fais couler un bain d'eau très chaude, presque bouillante. J'écris un simple "Je t'aime" sur une feuille A4 d'un blanc immaculé, pliée en deux, que je pose sur l'oreiller de ma fille, dans sa chambre. Enfin, je mets de la musique : ce soir, ce sera "Space Oddity" de David Bowie. Une seule écoute suffira.
Je me déshabille entièrement et vais chercher un couteau dans la cuisine. J'hésite un instant mais j'en viens à opter pour le petit couteau à viande Arcos que mon (ex-)belle-mère m'a offert il y presque quatre ans pour mes 28 ans... Un vrai couteau de cuisine professionnel, sans doute le plus coupant de tous mes couteaux, même s'il est aujourd'hui quelque peu émoussé. Je prends place dans la baignoire, qui est déjà bien remplie. Confortablement installé dans mon bain, je me taillade d'un coup violent et très sec mon poignet gauche plongé dans l'eau. Cette dernière devient rosâtre puis très rapidement rouge vermeille. Je n'ai pas vraiment mal et j'ai encore toute ma conscience : je ris intérieurement en me disant que le liquide dans lequel je baigne passe d'une teinte Pantone à une autre à un rythme déconcertant... This is Major Tom to ground control I'm stepping through the door And I'm floating in a most peculiar way
C'est totalement con d'avoir fait ce geste et je le sais. Je me dis que je n'ai même pas pensé mon acte, que je n'ai laissé aucun long message à Léandra, ni à Fred Jr, ni à mes parents. Je me dis que je suis un gros salaud d'avoir laissé ma fille comme ça, sans papa, avec pour seule explication un mièvre "Je t'aime" qui ne l'aidera pas du tout dans la vie. Je me dis que mes parents vont être effondrés et choqués les prochains jours en apprenant ma mort ; qu'ils vont être effondrés pour le restant de leur vie, en fait...
Ground control to Major Tom
Your circuits dead
There's something wrong
Mes pensées deviennent beaucoup plus floues, beaucoup plus vagues... Je sombre dans un sommeil sans fin, le premier et le dernier de ma courte vie... J'entrevois la baignoire qui a pris l'aspect d'un vin du Bordelais. Et j'entends, au loin, la fin de "Space Oddity"...
Planet Earth is blue and there's nothing I can do...
Mon réveil sonne bien avant l'aube... Comme chaque matin depuis que je travaille, j'ai l'estomac noué et je ne déjeune pas. J'ai juste le temps de me brosser les dents, de me débarbouiller et d'enfiler en vitesse mes vêtements avant de prendre le chemin de la gare. Dehors, la météo s'est clairement rafraîchie. J'observe même les premières traces de gel nocturne. Le magnifique automne que nous avons eu depuis septembre m'avait presque fait oublier que l'été est déjà loin derrière nous... Cette journée de novembre sera une journée froide et – j'en fais le pari ! – elle sera aussi monotone que toutes les journées froides de novembre. Oui, mais si elle ne l'était pas ? Ou plutôt : et si je pouvais choisir qu'elle ne le soit pas ?
Sur le quai numéro 11 de la gare de Bruxelles-Midi, j'attends mon train vers Liège. Ce dernier finit par arriver avec un retard de sept minutes (c'est clairement dans la moyenne). Dans le wagon, pour une raison que j'ignore, je réfléchis aux actes que nous posons dans la vie. Et aussi à la question du choix. Le libre arbitre existe-t-il vraiment ? un vieux débat... Pour le moment, j'ai plutôt tendance à penser que le libre arbitre n'est qu'une chimère ; que nous sommes déterminés par des forces qui nous dépassent totalement. Je ne suis pas responsable des battements de mon cœur ; ils peuvent s'arrêter à tout moment ; où se situe donc le libre arbitre au milieu de ces contraintes purement naturelles, physiques ?
D'un autre côté, je me souviens également sans raison d'une phrase de mon chef, qu'il m'a lancée il y a plusieurs années, alors qu'il venait d'être nommé chef justement (le choix lui a été plus ou moins imposé) : "On n'a pas toujours le choix dans la vie ! On ne fait pas toujours ce que l'on veut !". Je lui avais répondu quelque chose du genre : "Si, justement ! On a toujours le choix." Par exemple, j'ai le choix de me rendre à mon travail ou de ne pas m'y rendre. Rien ne me lie réellement à quelque chose, si ce n'est une loi, une morale, une obligation familiale acceptée comme telle ou bien encore une contrainte financière... Si je veux les refuser, avec toutes les conséquences que ce refus comporte, je peux toujours le faire ! Dans le train me conduisant au boulot, une pensée s'imprime alors dans mon esprit : "Et si je n'avais pas pris le train aujourd'hui ? Et si j'avais fait tout autre chose de ma journée ?". Aurais-je posé un acte libre ? Peut-être mais je ne l'ai pas fait ! Et si je ne l'ai pas fait, c'est que je n'aurais pas pu le faire, déterminé que je suis par des forces qui me dépassent... Fatalisme, fatalisme ! À la pause-café de 9h30, à mon travail, je bois mes deux cafés habituels. Aujourd'hui, avec l'augmentation des effectifs du personnel, nous sommes au moins six, parfois sept, à consommer ce doux breuvage noir et revigorant. De ce fait, un seul percolateur ne suffit plus à ma consommation personnelle matinale (il me faut au grand minimum quatre tasses) et je suis obligé de lancer une seconde tournée de café directement après la pause. Misère !
Sur le temps de midi, je me rends dans le centre-ville pour acheter une ciabatta chez Pietro le Sicilien et du filet américain à la boucherie Renmans. Comme à chaque fois que je fais ce trajet, je marche le long du quai, en bord de Meuse. Comme d'habitude, je jette un œil aux vieilles usines métallurgiques au loin. Ce paysage industriel en déliquescence ne manque pas de charme, curieusement.
Durant le repas de midi, ma collègue Charlotte explique qu'elle va devoir se faire opérer prochainement... de la vésicule biliaire, elle aussi ! Elle parle de son chirurgien, qui a l'air aussi fou que le mien : durant la dernière consultation, il a tracé maladroitement au bic sur une petite feuille blanche un losange avec un point en son centre, puis a lancé à Charlotte : "C'est vous ! Vous vous reconnaissez ?". Commentaire de Charlotte : "J'espère qu'il opère mieux qu'il ne dessine !".
Le soir, de retour à Bruxelles, je décide de me rendre à un atelier "Jeux de société", pour la première fois... C'est ma meilleure amie Léandra qui m'a conseillé de participer à ce genre d'activités : "Vu que tu en as un peu marre du badminton, ça te changerait d'air ! Et tu rencontrerais de nouvelles personnes...". Elle a raison, Léandra. Alors je vais à l'une des soirées organisées par un magasin de jeux de société bruxellois qu'elle m'avait renseigné. Aujourd'hui, pas besoin de s'inscrire au préalable (ça tombe assez bien). Le thème du jour : les jeux d'équipe comme "Time's Up" ou "Cranium".
J'arrive vers 20 heures, seul. La salle de jeu est constituée d'un petit bar et d'une dizaine de tables, dont certaines sont déjà occupées par des joueurs... Je n'aime pas les environnements nouveaux et je suis assez mal à l'aise. Je m'installe au bar, je commande une bière et j'essaie d'avoir l'air décontracté, sans y arriver... Mon téléphone sonne. C'est Léandra ! Elle veut savoir si je fais quelque chose ce soir car elle me proposerait bien de venir boire un verre chez elle. Je lui explique rapidement où je suis : elle comprend que je ne peux la rejoindre et me souhaite "Bonne merde !" (toujours le mot pour rire, Léandra). Un peu plus tard, alors que je suis revenu à ma posture contemplative, accoudé au bar, quelqu'un derrière moi me tape sur l'épaule... Je me retourne. Une petite brune souriante me lance :
– Salut ! Tu comptes jouer un jour ou simplement regarder ? – Euh... Jouer, ça me dirait bien. Faut juste que je m'incruste quelque part. – Ça te dit de faire équipe avec moi ?
– C'est une idée... Pourquoi pas ?
Elle s'appelle Céline et a 28 ans. À part ces quelques informations lacunaires, je dois avouer que je ne sais strictement rien d'elle si ce n'est : 1) qu'elle a de la culture ; 2) qu'elle est forte aux jeux de société ; 3) qu'elle est totalement mon genre. Nous faisons équipe toute la soirée. Je n'arrête pas de la regarder. En fait, je pense que je suis amoureux d'elle et ça me fait très peur. Je sais déjà comment tout cela va finir : dans les larmes. Moi totalement stressé, mal en point émotionnellement, à simplement la regarder pendant des mois avec des yeux de merlan frit, sans jamais rien oser lui dire.
Je fais équipe avec elle toute la soirée. Nous gagnons la majorité des parties que nous avons engagées. À la sortie de la salle de jeu, dans un froid glacial, Céline me dit au revoir :
– J'habite à deux pas d'ici. Tu habites où, toi ? – À Forest. Je dois reprendre un tram mais ce n'est pas long, ça va. – Bon, ben ça m'a fait plaisir de jouer avec toi. T'es sympa, t'es comique. On se revoit un de ces jours ? (Une Léandra imaginaire apparaît à la lisière de ma conscience et me crie : "Hamilton, demande lui son numéro de téléphone !") – Euh... ("SON NUMÉRO DE TÉLÉPHONE, BORDEL !") – Oui ?